Rêves d’Al-Andalus: Eva égrène l’Histoire de Grenade PDF Imprimer Envoyer
Mardi, 15 Mars 2011 10:21

Pour Hollie,

à qui nous souhaitons un prompt rétablissement

Il était une fois une jeune Belge de Verviers, Eva, qui avait décidé de visiter la ville andalouse de Grenade. Son voyage était une sorte de pèlerinage, un hommage à son vieil ami Hassan, un épicier marocain qui tenait un petit commerce rue de Hodimont. Après ses cours d’espagnol, Eva avait coutume de passer ses après-midi chez le vieil homme qui lui égrenait, jour après jour, mois après mois, année après année, les histoires et légendes de l’époque arabe d’Espagne, et plus particulièrement de Grenade, la dernière ville tombée aux mains des Rois Catholiques, en 1492. La première fois qu’elle était entrée acheter des fruits chez lui, Eva avait été fascinée par la personnalité de Hassan, et surtout par sa prodigieuse capacité à raconter des histoires. Au moment où elle allait payer ses achats, il avait dit, en lui décochant un clin d’œil, qu’elle venait d’acheter le fruit du paradis : une grenade…

-Sais-tu que ce fruit a donné son nom à un ville qui en elle-même est un petit paradis, un vrai bijou tapi au pied d’une montagne aux neiges éternelles ? lui avait-il dit sur un ton énigmatique. Cette ville, c’est Grenade. Nous, les Arabes, on l’appelle « al firdaus al mafqud », le paradis perdu… Mais si on a perdu le royaume, on a gardé les histoires… D’ailleurs moi, je porte le prénom de l’avant-dernier sultan de la ville, qui est enterré au sommet de la montagne couronnée de neiges éternelles…

-Ah bon ? Et comment vous appelez-vous ? avait demandé la jeune fille, intriguée par ce petit homme si bavard.

-Hassan, et toi ?

-Eva.

-Eva ! Rien que ça ! Un joli nom biblique. Eva, notre mère à tous, chrétiens, juifs ou musulmans, les gens du Livre. Ma fille, c’est le mektoub qui t’a mise sur le chemin de mon épicerie, pour illuminer ma vie le temps de tes courses… Tu reviendras me voir, j’espère.

-Oh oui ! s’exclama Eva, déjà captivée par tout ce que semblait connaître ce vieil homme.

 

Un soir, pour la première fois, elle regardait Hassan sans plus pouvoir l’entendre. Les histoires du vieil homme s’étaient tues, et le lieu de rendez-vous n’était plus baigné des arômes bigarrés de ses délicieux fruits et légumes de Méditerranée. Hassan avait troqué le cache-poussière bleu de commerçant contre un pyjama vert de patient ; ses yeux d’ordinaire si pétillants étaient éteints, fixant vaguement le mur blanc de la clinique Peltzer. Il venait d’avoir un infarctus, et les médecins étaient très pessimistes. Eva ne bougeait pas du chevet de son vieil ami, qui n’avait pas de famille. Elle lui connaissait juste un ami à Grenade, Mohamed, dont il parlait souvent dans ses histoires de l’après-midi. Depuis des années, cet ami lui envoyait régulièrement des cartes postales de sa ville où il lui parlait des choses de chez lui, de sa vie, de ses espoirs, de ses regrets, et puis surtout des légendes… Et Hassan avait conservé religieusement toutes ces cartes postales, comme si elles représentaient les clés ouvrant une à une les portes d’accès à son paradis perdu. La jeune fille était très triste. Elle tenait la main du vieil homme dans la sienne et implorait le ciel de lui accorder encore quelques années. Que deviendrait-elle sans la compagnie de son vieil ami et de ses histoires merveilleuses ? Perdue dans ses pensées, elle vit alors le visage de Hassan s’illuminer étrangement. Il sourit et lui souffla à l’oreille :

 -Eva, va à Grenade pour moi, je ne l’ai jamais vue que dans les livres et les cartes postales de mon ami, puis aussi dans les histoires de ma mère, une conteuse hors pair. Vas-y pour moi, tu veux ? Va à la rencontre de notre pardis perdu… Emporte avec toi les cartes postales de Mohamed. Tu sais bien, elles sont dans la petite boîte à musique en marqueterie qu’il m’avait offerte. Fonds-toi dans ce décor, découvre l’âme grenadine. Promis ?

 -Je te le promets, Has…

 

Biiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiip

 

La jeune fille ne put terminer de prononcer le prénom de son ami, car le moniteur couvrit sa voix d’un sifflement lugubre qui annonçait que le cœur de Hassan s’était arrêté de battre sur cette terre, pour aller gambader dans les jardins secrets de son paradis éternel.

 

C’est ainsi que, fidèle à sa promesse, la jeune fille débarqua un beau matin dans la belle ville de Grenade, où elle se rendit au quartier troglodytique du Sacromonte, car Mohamed vivait dans une de ces grottes aménagées. C’était très tôt le matin. Elle arriva à la grotte où habitait l’ami de Hassan.

 

 

 

 Le vieil homme était en train de prendre son petit-déjeuner à l'extérieur de sa grotte, profitant des doux rayons de soleil de l’aube. Il se leva pour la recevoir.

-Tu dois être Eva, l’amie de mon cher ami Hassan. Bienvenue dans ma petite demeure. J’allais souvent le voir quand j’étais plus jeune. Mais lui n’a jamais pu me rendre visite, il vivait pour son commerce et ses clients, tu sais... Comment vas-tu?

-Je suis triste à cause de la mort de Hassan, mais tellement heureuse d’être ici à Grenade. Il n’est pas là, mais je peux sentir sa présence parmi nous. Par contre, j’ai eu un peu peur en chemin. J’ai vu des gens un peu bizarres, qui avaient l’air agressifs. Ils chantaient puis subitement se sont mis à parler très fort. Une vieille dame criait quelque chose à un petit garçon qui pleurait, mais je n’ai pas reconnu les mots qu’elle prononçait.

-C’est vrai que les Gitans peuvent parler un peu fort. Note que moi je trouve ça pratique car je deviens un peu sourd avec l’âge ! Hahaha. Oui, ils ont leur façon d’être, comme tout le monde sur cette terre, finalement… Mais je connais plus d’une touriste qui s’est amourachée d’un beau Gitan du Sacromonte, au teint mat, aux cheveux noirs-charbon et aux grands yeux mystérieux. Ma voisine parlait sa langue, j’imagine, le calé. Malheureusement, la langue gitane est de moins en moins transmise et risque de bientôt disparaître si on ne fait rien pour sa sauvegarde. Mais j’ai des amies qui travaillent dans des associations culturelles gitanes qui font des merveilles. Si tu veux, tu pourras aller dans leur grotte-musée, c’est un centre ethnologique où on apprend beaucoup de choses sur la vie du Sacromonte.

-Sacromonte… C’est un drôle de nom, non ? Il a un sens particulier ?

-Oui, le Sacromonte, c’est le mont sacré de Grenade, le lieu mystérieux qui surplombe la vallée du paradis, Valparaíso, en face de l’Alhambra, dont j’ai une si belle vue depuis l’entrée de ma grotte...

- Et toutes ces grottes, pourquoi ont-elles été transformées en maisons?

-Quand les Rois Catholiques conquirent la ville, les nobles arabes qui habitaient Grenade durent fuir en Afrique du Nord. Comme ils avaient peur qu’on ne leur confisque ou vole leurs richesses sur la route vers Almuñécar ou Almería, d’où partaient les bateaux, ils décidèrent de cacher leurs trésors sous terre, au milieu des oliviers qui couvraient ce mont. Au même moment, les esclaves de ces familles (la plupart étaient noirs) avaient été mis en liberté, parce que c’était très cher de les emmener pour le voyage. Du jour au lendemain ces esclaves se retrouvèrent, certes libres, mais sans rien, une main devant une main derrière comme on dit ! Plus de travail, plus de maison… Ils décidèrent de fouiller la colline à la recherche des trésors que leurs maîtres avaient cachés. Malheureusement pour eux, ils ne trouvèrent rien, mais décidèrent d’utiliser comme habitat les cavités qu’ils avaient creusées sur les flancs de la colline. Or de nouveaux voisins arrivèrent bientôt de très loin… C’étaient les Gitans, originaires de l’Inde, que les autorités chrétiennes du XVIème siècle obligèrent à se sédentariser et à rester dans les faubourgs de la ville, autrement dit, ici ! C’est ainsi que ces grottes devinrent nos foyers. C’est pourquoi cet endroit s’appelle El Barranco de los Negros, le Ravin des Noirs. Enfin, moi je dis ça… Cette histoire, tu peux décider d’y croire ou pas. Réalité ou légende, on ne sait jamais vraiment trop à Grenade !

-Moi, j’aime bien ce type de logement…

-Les grottes sont toutes chaulées et d’une blancheur éclatante, elles ont en général une porte en forme d’arc, une série de chambres à l’intérieur, mais aucune ne ressemble à l’autre, elles sont toutes différentes. 

 

 

 

-¡¡MARIOOOOOOOOOOO!! Otra vez me has mangao las cucharas. ¡Negra me tienes!

Ay Undivé, paciencia hay que tené con los churumbelees…

 

Juste après cette exclamation féminine courroucée, un petit garçon hilare entra en trombe dans la grotte de Mohamed, l’implorant des yeux de ne pas trahir sa présence…

 

-Venga, Mohamé, saca el cajón ese tuyo, la darbuka o como se llame, que quiero practicar el compás…

 

-Haha ! C’est Mario, mon petit voisin, il rêve de participer aux zambras, c’est-à-dire les fêtes propres à un style flamenco unique à Grenade. Il y a des spectacles pour touristes chaque soir dans beaucoup de grottes, mais après on reste entre voisins à chanter et danser jusqu’aux petites heures. Pour le moment, Mario fait des économies pour s’acheter un cajón, un instrument à percussion, donc lui et moi on fait des duos de darbouka-cuiller ! Je vais devoir m’occuper un peu de lui… Tiens, voici un plan de la ville, c’est intéressant de voir d’abord l’Albayzin peut-être. Tu dois voir les carmens, ces résidences si typiquement grenadines. « Carmen »… Tu vois, dans cette ville magique, c’est un prénom de femme qui décrit nos plus jolies demeures ! Leur nom vient en fait de l’arabe, comme beaucoup de choses ici… Il y a toujours un jardin intérieur dans ce type de maisons, et parfois ce jardin contenait une vigne, « karam » en arabe ; de là, la déformation en « carmen » ! J’ai un ami, Paco ; il est jardinier dans un des carmens les plus jolis de l’Albayzin, le Carmen de la Media Luna, tu vois, c’est ici, je te fais une croix sur le plan. Va le voir de ma part, il est là tous les jours de la semaine.

 

-¡Mohameeeeeeeeeeeeee! s’impatienta le petit Mario.

-Oups, tu vois, le devoir m’appelle! Venga niño, vámonos… ouahid, jouj…

-¡tlata-tirititran-tran-tran ! Mario partit d’un grand éclat de rire avant de jouer de ses couverts…

 

Eva sortit de la grotte non sans marquer un temps d’arrêt, héberluée face à la dextérité du petit garçon qui créait un rythme endiablé avec juste deux cuillers qu’il frappait contre sa cuisse en modulant le son de ses petits doigts agiles. Elle partit en direction de l’Albayzin par la « Verea de Enmedio », « le chemin du milieu », sans doute appelé comme ça car il constitue le lien entre le quartier gitan du Sacromonte et l’ancien quartier arabe de l’Albayzin. Ce bel endroit avait su garder le charme de ses bâtisses séculaires. Heureusement qu’ici, en ce lieu patrimoine de l’Humanité, la ville avait fait preuve de sagesse et n’avait pas commis les mêmes erreurs qu’ailleurs, où la négligence, l’abandon et la destruction furent de mise. L’Albayzin, dès lors, regorge des particularités de l’époque musulmane, qui charment tous les visiteurs : ses rues étroites, vrai reflet d’une société qui faisait ses déplacements sur des chevaux, des mules ou des ânes, sans causer le moindre risque pour l’environnement, et puis aussi le calme régnant au cœur des demeures mauresques, fierté de ce vieux quartier de style arabe ayant dû faire des concessions au mode de vie castillan. La transition entre le Sacromonte et l’Albayzin se fit en douceur pour Eva, presque imperceptiblement, en passant devant une grotte qui, selon les dires de la plaque en céramique grenadine apposée sur la roche, aurait appartenu au roi des Gitans, Chorrohumo

 

Eva avançait dans le dédale des ruelles, suivant le fil invisible d’un souvenir pourtant encore à construire. Elle montait puis descendait au gré des rues empierrées au tracé capricieux, suivant des dédales étroits et sinueux ; l’odeur de jasmin et de fleurs d’orangers emplissait l’air. La jeune fille arriva bientôt au belvédère de San Nicolás, qui se trouve face à l’Alhambra. Elle s’assit sur le muret de la place pour observer le palais nasride et ses coloris envoûtants. Ici, face au monument, le temps semblait avoir suspendu son cours, envoûté lui aussi par le spectacle du reflet des rayons de soleil sur les tours de l’Alhambra aux tons tour à tour dorés, ocres et roses. La Verviétoise ferma les yeux pendant un moment et respira l’air frais et pur qui flottait dans l’atmosphère, laissant le vent caresser son visage tout en serrant contre son cœur la boîte à musique contenant les précieuses cartes postales que Mohamed avait envoyées à Hassan pendant toutes ces années. Elle l’ouvrit et sortit une carte au hasard. C’était précisément une photo de la montagne qui se trouvait en toile de fond de ce magnifique paysage. Elle s’adonna à la contemplation de cette fameuse Sierra Nevada qui porte si bien son nom, puisque la « montagne enneigée » est d’une blancheur immaculée chaque hiver.      Elle ne put réprimer une larme en pensant à Hassan, car leur amitié avait finalement commencé par l’évocation de son prénom, hommage à cette légende qui dit que le sultan Mulay Hassan repose dans les neiges éternelles du sommet « Mulhacén », autre déformation d’un nom arabe…

 

Pour chasser ses pensées tristes, elle se leva et poursuivit sa promenade qui la mena jusqu’à une ancienne muraille, très haute et très épaisse. Eva toucha les briques ; elles étaient rugueuses et humides. Cette muraille du XIème siècle constituait l’enceinte de défense de ce secteur de la ville. Mais maintenant, les seuls gardiens fidèles au poste étaient des félins… En effet, c’était le territoire des chats sauvages de l’Albayzin. Ils débarrassaient les lieux des rats qui constituaient sans doute une grande part de leur repas quotidien. Ici, la jeune fille sentait la proximité de la campagne. Elle rebroussa chemin jusqu’à une porte qui avait attiré son attention. C’était un des accès à la ‘casbah’ d’époque. Notre amie s’engouffra dans le passage couvert de cette porte en chicane d’où elle entendait s’élever des accords de guitare. Arrivée à hauteur du musicien de rue assis à l’angle intérieur de la porte, elle lui donna une pièce de monnaie et sortit de cette espèce de tunnel pour observer la porte à son aise. Elle s’appelait Puerta de las Pesas, Porte des Balances. On voyait encore au-dessus de l’arc quelques vestiges desdites balances. Eva se rappelait vaguement une des histoires de Hassan concernant la roublardise des marchands médiévaux. Elle savait qu’il existait un lien entre leur attitude et cette porte d’accès a l’Alcazaba Qadima, la vieille casbah, mais sa mémoire n’était pas aussi prodigieuse que celle de l’épicier de la rue de Hodimont !

             Elle poursuivit son chemin pour aboutir à la Plaza Larga, le cœur de l’Albayzin. Interpelée par les conversations bruyantes des voisines qui faisaient leurs courses, elle entra dans une petite supérette lui rappelant l’épicerie de Hassan. Elle avait un peu faim et voulait acheter du pain. En attendant son tour, elle sourit cette fois du brouhaha formé par ces dames qui criaient plutôt que de parler. Elles semblaient réprimander la vendeuse apparemment un peu mesquine.

 

-¡¡MARI!! Como sigas cobrándome de más ¡cojo tu pesa y la cuelgo del Arco !

 

C’était donc ça! La dame menaçait comiquement la vendeuse de suspendre sa balance menteuse à l’arc de la Porte des Balances… Comme quoi, l’Histoire est bien cyclique ! En sortant de la boutique avec sa baguette sous le bras, Eva s’installa sur un banc de la place pour grignoter un peu et regarder les touristes attablés aux terrasses. Elle aimait sentir les parfums mêlés des mille pots de fleurs qui étaient accrochés aux balcons.  C’était un agréable moment de détente.

Elle reprit ensuite la route vers le bas du quartier, scrutant le plan prêté par Mohamed à la recherche de la Cuesta San Gregorio, adresse du Carmen de la Demi-Lune. Voyons voir… Placeta de las Minas, Cuesta María de la MielComme ces noms étaient jolis! Elle arriva enfin face au ‘carmen’ objet de sa quête. C’était un bâtiment rose, avec une tourelle. La porte principale était entr’ouverte et on pouvait apercevoir un peu l’intérieur. Il y avait des fontaines, des patios et le tout conférait au lieu une atmosphère très romantique. Un monsieur sortit du carmen les bras chargés de feuilles mortes. C’était Paco, le jardinier. Il invita Eva à boire un délicieux vin de pays et à contempler le lieu privilégié où il travaillait. Après une petite demi-heure, Eva prit congé de lui en le remerciant du temps passé avec elle et elle poursuivit sa descente de la Cuesta San Gregorio.

Au bout de la rue, elle se trouva dans une effervescence peu commune, où chacune des maisons était en fait une boutique ou une tetería, c’est-à-dire un salon de thé. Mais elle n’avait pas trop envie de s’attarder, elle préférait poursuivre son chemin vers le bas de la ville. Après avoir traversé une grande avenue, elle descendit une rue piétonne qui à son tour renfermait une petite rue latérale encore beaucoup plus étroite, dont la structure ancienne lui plaisait particulièrement. Elle était ornée de colonnes en marbre surmontées d’arcs en fer à cheval qui étaient décorés avec des articles pleins de couleurs et de dessins. Il y avait beaucoup de choses qui brillaient. Poussée par la curiosité, elle pénétra dans la ruelle. Y entrer était comme prononcer le « sésame » magique qui écartait le rocher d’accès à la caverne d’Ali Baba. Le sol était couvert de tas de babioles toutes plus merveilleuses les unes que les autres. Tout était si brillant et si joli qu’on se serait cru dans un véritable antre magique recelant des trésors de grande valeur. Il y avait des poufs en cuir, décorés d’étoiles de style arabe. Eva était entourée d’un tas de vêtements accrochés aux murs, et elle éprouvait le désir de toucher les différentes textures, mais la plupart des tissus étaient accrochés si haut qu’ils étaient hors de portée. La rue était si étroite qu’Eva fut prise de tournis, comme si ces centaines d’articles étaient sur le point de lui dégringoler sur la tête. Il y avait des vêtements en coton et en soie, de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Dispersés un peu partout, il y avait aussi plein d’autres objets d’artisanat, comme des porte-monnaie et des bijoux faits main, des chaussures en cuir et des sacs à main, quelques tissus et des tapis décorés avec des motifs arabes; c’était un régal pour les yeux. Elle écoutait les vendeurs parler arabe en essayant d’imaginer ce qu’ils disaient. Tandis qu’elle flânait dans cette rue étroite du souk, quelqu’un la poussa contre le mur. En se retenant contre la paroi elle frôla un vêtement de soie, et une vision comme un souvenir habita son esprit. C’était une chaude matinée de Juillet. L’Alcaicería, c’est ainsi que s’appelait la ruelle, était pleine de gens. Quelqu’un achetait de la soie pour faire de nouveaux vêtements, d’autres achetaient des épices pour le repas… C’était une extase pour les sens ! Le soleil faisait briller toutes les jolies couleurs se reflétant sur les murs des maisons. Les arômes de thé et d’épices se mêlaient en une même sarabande…

 

 

 

De retour dans la réalité, un peu troublée, Eva se rendit compte qu’elle n’était plus dans l’Alcaicería. Elle avait quitté la ruelle et ne savait pas trop où elle était, mais elle désirait continuer à se laisser guider par ses sens. Tout à coup, elle fut hypnotisée par une rumeur qui l’attirait irrémédiablement, comme une sirène attire les marins. Après avoir quitté l’écheveau des temps mêlés lui jouant des tours dans les ruelles évocatrices du passé, elle arriva à la rue Reyes Católicos, ainsi baptisée en souvenir des Rois Catholiques, Isabelle et Ferdinand. Juste en face d’elle se trouvait une magnifique porte, qui semblait abriter un bâtiment somptueux. Lorsqu’elle s’en approcha, elle put apprécier la majesté de la porte donnant sur cet édifice appelé le Corral del Carbón. L’entrée était composée de détails soignés, très certainement conçue par les meilleurs alarifes ou maîtres d’œuvre d’Al Andalus. Le lieu s’ouvrait sur une grande cour qui surprenait par sa simplicité. Après avoir pénétré dans la cour, Eva put voir trois étages pourvus de galeries donnant sur cette cour. Un fort arôme attira son attention, une odeur étrange et difficile à identifier, quelque chose qui ressemblait à du grain ou du charbon. Elle passa nonchalamment la main dans l’eau froide du bassin central, et la sensation de fraîcheur transforma subitement l’ambiance et l’aspect de la cour, transportant allègrement notre Verviétoise dans une époque où ce lieu était en fait un caravansérail servant d’entrepôt pour les commerçants et artisans de toutes sortes. La jeune fille vit des gens de tout style s’approcher du centre de la cour et parlementer avec un interlocuteur invisible. C’était une sensation extrêmement curieuse, car chaque personne était habillée de manière différente, comme pour marquer chacune une époque, et au bout de cette succession temporelle se trouvaient finalement les charbonniers. Ce défilé accompagnait une rumeur aquatique qui, le temps d’un instant, fit entr’apercevoir à Eva ce qui semblait être une rivière, à 10 mètres à peine de la porte. En clignant des yeux, à son grand chagrin, tout ceci n’était plus qu’une illusion, la rivière était la rue charriant des alluvions de voitures et motos, et elle était revenue dans la Grenade actuelle, dans une cour vide somnolant au détour d’une ruelle. Mais malgré tout, quelque chose dans ce lieu conservait, encore à l’heure actuelle, une part de magie prête à s’offrir à qui veut y croire et la chercher.

 

Eva se sentait privilégiée d’avoir pu être victime consentante de ces espèces d’hallucinations temporelles, tout en se disant que la fertile imagination de Hassan devait tout de même y être pour quelque chose. Elle poursuivit sa visite en passant par le Realejo, quartier juif de la ville, à l’entrée duquel se trouvait la statue d’un homme célèbre, patron des traducteurs, comme il était écrit sur son piédestal : Yehuda ibn Tibbon. Il brandissait un parchemin et observait l’horizon d’un air résigné.

 

 

 

Plus elle découvrait cette ville, plus Eva avait envie d’approfondir ses connaissances d’espagnol et qui sait, de devenir elle aussi traductrice un jour. Perdue dans ses pensées et projets d’avenir, elle gravit les marches d’une côte assez prononcée qui la mena directement dans le bois de l’Alhambra, le « calat al hamra » ou château rouge des sultans arabes qui vécurent ici durant des siècles. Elle se promena dans les allées verdoyantes, charmée par le son de l’eau, omniprésente, qui commençait à l’envoûter au point de se croire dans un conte des Mille et Une Nuits. Eva était prête à jurer qu’elle venait de voir passer Shéhérazade, ou alors était-ce Aïcha, ou Morayma, ou toute autre princesse musulmane dont Hassan lui parlait toujours avec tant d’amour et de passion. Elle eut la chance d’entrer relativement vite, malgré la file d’attente assez imposante aux guichets de ce bâtiment le plus visité d’Espagne.

 

Elle flâna d’abord un peu dans l’immense enceinte, pour patienter avant d’entrer dans les palais nasrides à l’heure prévue sur son ticket.
 

 

 

Elle contempla l’aqueduc qui menait l’eau de la montagne dans les diverses dépendances de l’Alhambra, se recueillit devant les fondations du palais des Abencérages dont elle avait appris l’existence dans la nouvelle de Chateaubriand, hésita à pénétrer au Parador Nacional là où avait été enterrée pour un temps Isabelle la Catholique, eut un mouvement d’étonnement face au caractère massif du Palais de Charles Quint, et se retira près d’une petite porte qui semblait marquer la frontière entre deux mondes.

 

 

 

 

Elle se trouvait en effet dans une zone intermédiaire : la construction chrétienne faisait face à la partie de forteresse arabe, la plus ancienne de toute l’Alhambra, et cette porte semblait pousser au dialogue entre ces deux massives constructions… En l’auscultant sous toutes ces arêtes, Eva aperçut une inscription qui indiquait qu’elle se trouvait face à la « Porte du Vin ».

 -Porte du Vin?? pensa-t-elle. C’est bien curieux… Ce mot profane contrastait avec l’ambiance sobre, voire religieuse, de l’endroit.

Ce qu’elle ignorait était que le nom de la porte venait d’un malentendu: « khamr » signifie « vin » en arabe, tandis que « hamr » signifie « rouge ». Car la porte était rouge à l’origine, d’où la confusion phonétique. Sans connaître tous les tenants et aboutissants de ce mystère, Eva eu pourtant le privilège d’assister en direct à la reconstitution de la porte en son état d’origine… En effet, sans qu’elle n’en comprenne la raison, une mélodie classique commença à lui trotter dans la tête, une musique qu’elle connaissait au plus profond d’elle-même, d’une connaissance aucunement rationnelle, pleinement sensorielle. Les notes semblaient lui fredonner le secret de la « porte du vin ». Il lui avait été dicté par les accords du prélude de Debussy, qui avait connu l’Alhambra à travers les cartes postales de son ami le musicien Manuel de Falla. Tout comme Hassan et comme elle même, sauf qu’elle avait la chance d’entrer dans leur rêve commun…

 

 

 

Tout à coup, plus rien n’exista autour d’elle : juste la porte, qui inondait les lieux d’un air de piano sorti de Dieu sait où. Eva ressentait une émotion indescriptible. Elle vit alors la porte apparaître en toute sa splendeur d’antan, d’un beau rouge chatoyant ponctué de ses zelliges miraculeusement réapparus sur la porte qui n’était plus victime des outrages du temps.

 

 

 

 

En un instant, la mosaïque retrouva sa fraîcheur, se parant de tous ses petits carreaux de faïence. Depuis longtemps tombés au sol, tels des pétales de roses fanés, ils avaient fièrement réintégré leur rôle de gardien des secrets d’un autre temps.

Mais il était précisément grand "temps" qu'Eva rejoigne la file qui se formait en contrebas de la porte, car bientôt les palais allaient  s'ouvrir à elle. Quand elle y pénétra enfin, la lumière qui baignait les cours nasrides se reflétait sur les jolis reliefs des murs, partout décorés de poèmes arabes ou de louanges à Allah. La jeune fille se dirigea vers la salle des ambassadeurs, la plus majestueuse, le siège du pouvoir. Au plafond de cette magnifique salle étaient représentés les sept cieux du Paradis Coranique, et au centre, le siège du trône d'Allah. C'était bien entendu un élément sacré qui entendait représenter la présence de Dieu parmi nous. C'est en tout cas ce qu'expliquait le dispositif audio qu'Eva avait loué au moment d'acheter son entrée. Suivant les indications qu'on lui donnait, elle se dirigea alors vers la Cour des Lions, une des plus célèbres de l'Alhambra, tant sa fontaine aux douze félins avait été décrite, photographiée et filmée au cours des âges. Mais les salles adjacentes tout autour de la fontaine étaient tout aussi captivantes. Comme la belle salle appellée des Deux Soeurs, qui tire son nom de deux grandes dalles de marbres taillées à l'identique se trouvant à l'entrée de ce lieu, prélude d'un certain Mirador de Lindaraja. Il s'agissait d'un petit kiosque qui avait reçu son nom actuel à nouveau par déformation de l'arabe. C'était l'endroit où Aïcha, l'épouse répudiée de Muley Hassan, avait coutume de s'accouder au balcon pour regarder par la fenêtre la vue plongeante sur tout l'Albayzin, raison pour laquelle on appela ce lieu "Aïn dar Aïcha", "les yeux de la maison d'Aïcha". Mais au cours du temps et au gré du changement, cette évocation poétique se mua en l'énigmatique et illogique Lindaraja. Il faut dire que les constructions de nouvelles annexes au palais, à l'époque de Charles Quint qui venait de se marier, ne firent rien pour entretenir la mémoire étymologique des lieux, puisqu'elles se chargèrent de complètement obstruer la vue... Le souvenir d'Aïcha n'avait plus... que ses yeux pour pleurer! Mais le visiteur observateur pouvait encore apercevoir un détail d'antan, l'un des derniers témoins de la profusion de couleurs qui caractéristait l'Alhambra, car une partie du plafond de ce petit kiosque d'Aïcha conserve encore des éléments du vitrail de sa coupole, comme un kaléidoscope cassé, abandonné là par un grand enfant capricieux.

Après avoir admiré le ravissant Mirador, Eva pénétra dans ces fameuses annexes qui condamnèrent le paysage d'Aïcha. Elles lui étaient tout de même sympathiques, car c'est là que, bien des années après la mort de Charles Quint, se logerait Washington Irving, le célèbre auteur des Contes de l'Alhambra. Face à la cheminée aujourd'hui désespérément éteinte, Eva tenta d'imaginer l'époque d'Irving, plus proche de la sienne, et elle se prit à rêver le temps d'un éclair qu'elle aussi se trouvait là, assise près d'un feu crépitant, à consigner tous ces contes fantastiques par lesquels le grand écrivain était parvenu à auréoler d'encore plus de mystère les palais qu'elle visitait à cet instant. C'est toute inspirée qu'elle descendit les marches la menant à la sortie des palais, en passant devant le hammam royal pour déboucher sur le Jardin du Partal, d'où elle pouvait voir, au loin, la tour de la captive.

-Cette tour, je m'en souviens, je l'ai vue dans les cartes postales!

Elle s'assit un peu à l'écart du flot de touristes pour ouvrir tranquillement la boîte et chercher la photographie de ce qu'elle contemplait en vrai... La carte postale était là, auprès des autres, et en la retournant elle se mit à lire le message de Mohamed. Il s'agissait en fait de la légende de la tour, qu'il racontait à son vieil ami Hassan.

-Il était une fois une armée maure qui avait séquestré une noble chrétienne. Le fils du sultan, Ali, était tombé follement amoureux d'elle et voulait en faire son épouse, mais elle ne voulait en aucun cas se convertir à l'Islam. On l'enferma alors dans la tour dont le nom témoigne de son confinement. Un jour, Ali partit en guerre, et son père le sultan ordonna que la chrétienne ne reçoive rien à boire ni à manger. Les mois passaient, mais un corbeau lui rendait visite chaque jour en pénétrant par la fenêtre pour la nourrir de menus festins qu'il chapardait un peu partout dans le palais. Ali revint finalement de ses campagnes belliqueuses, mais sur le chemin du retour il fut attaqué par des troupes chrétiennes qui le blessèrent très grièvement. À l'Alhambra, sur son lit de mort, il demanda comme dernière volonté de revoir la chrétienne en se jurant que, si elle était vivante, il se convertirait au christianisme dans l'espoir de pouvoir être son amant dans l'autre vie. L'action du corbeau altruiste contribua à la conversion d'un noble prince...

-Crrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrooooooooooooooooooooooooooaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaa...

Le croassement d'un corbeau se posant au pied du banc fit tressaillir Eva qui se réveilla en sursaut au beau milieu d'un vrai petit paradis, où l'eau et les fleurs étaient les héros d'un roman, ode d'amour à la beauté et aux parfums délicieux de la nature. Elle se faufila entre les arbustes l'entourant, et se retrouva dans un lieu qui, selon la plaque qu'elle venait de lire, s'appelait le "Patio del Ciprés de la Sultana", c'est-à-dire la cour du cyprès de la sultane. À côté de cette plaque il y avait un arbre, un grand cyprès mort qui, toutefois, semblait observer tout ce qui se passait sur ses domaines. Il ne lui restait plus aucun signe de vie, mais il avait pourtant encore tout du propriétaire des lieux, lui qui avait été témoin d'histoires vieilles de plus de 500 ans. Curieusement, personne ne se trouvait là, seule Eva était accompagnée du chant des oiseaux et de la rumeur de l'eau qui brisait le silence sépulcral, Elle s'assit à nouveau, une étrange fatigue la saisissant, et la plongeant dans un état surprenant. Elle avait complètement perdu la notion du temps et était hypnotisée par les jeux des fontaines et des jets d'eau retombant sur les eaux tranquilles en en perturbant la surface lisse. Dès qu'elle fut capable de s'extraire de cette méditation forcée, Eva s'approcha du bassin et observa son reflet dans l'eau. Elle ne se rappelait pas avoir de si grands yeux noirs, ni de si beaux cheveux bouclés, qui tombaient en cascade jusqu'à sa taille, épousant parfaitement les courbes de son corps caressé par cette abondante chevelure. Les secrets de son anatomie étraient drapés en une robe au tissu soyeux, retenue à la taille par une rangée de bijoux. De plus en plus abasourdie, elle vit un homme apparaître à côté d'elle dans l'image du bassin. Il était très beau, il avait des traits différents des Espagnols qu'elle avait croisés jusque là. Sa barbe était parfaitement rasée, la façon dont il la regardait dans le miroir de l'eau, et de poser sa main sur son épaule, tout cela était d'une distinction et d'une élégance comme on n'en fait plus. Mais sur le visage de cet homme, elle pouvait lire la peur, et ses mains tremblaient. Même si c'était un parfait inconnu pour elle, elle pressentait toutefois au fond d'elle-même qu'ils se connaissaient depuis toujours. Mais cette scène magique perdit tout son éclat quand ils entamèrent une conversation:

-Ma belle gazelle… lui dit l’homme mystérieux.

-Pardon?? Qui êtes-vous et pourquoi osez-vous me traiter d’animal? Elle ne comprenait pas ces mots, car ils calquaient une expression arabe qui perdait apparemment toute son élégance pour Eva. Elle se dégagea de l’emprise du curieux personnage et pressa le pas vers la sortie du jardin.

-Où vas-tu? As-tu oublié notre projet : fuir loin de ton mari?

-Mais de quoi parlez-vous!? protestait-elle tout en essayant en vain de se souvenir à qui et depuis quand elle était mariée...

-On n’a pas beaucoup de temps, tu es venue ici en réponse à mon message, et je m’échapperai enfin avec toi jusqu’au bout du monde. Rien que toi, moi et cet arbre… Nous seuls connaîtrons ce secret.

La jeune fille regarda l’arbre qui était subitement plein de petites branches vertes et vives se balançant doucement le long du tronc ragaillardi. À ce moment, elle entendit des voix lointaines qui criaient en une langue incompréhensible en s’approchant d’elle et de l’homme mystérieux. Celui-ci la prit précipitamment dans ses bras, et alors que la garde du sultan pénétrait dans le jardin, il lui lança :

-Mort ou vif, je m’en irai, mais jamais, mon amour, je ne t’abandonnerai. Je t’aime comme un fou !

En prononçant ce dernier mot, tout romantisme s’évapora définitivement car le mystérieux chevalier avait postillonné dans l’œil de notre héroïne en lui déclarant sa flamme. Elle ferma les yeux un peu dégoûtée pour les rouvrir aussitôt et se voir endormie sur le banc du jardin. Elle en sortit précipitamment pour s’abriter de la petite averse qui commençait à lui mouiller le visage. Dans sa course, elle pensait à toutes les histoires qu’elle avait lues, et se dit qu’elle en avait peut être un peu trop lu, au point de devenir le personnage principal de la légende de l’idylle entre l’épouse du sultan Boabdil et son bien-aimé chevalier de la famille des Abencérages...

-Calomnies que tout cela! L'amour de Boabdil et Morayma est plus pur que la Sierra, plus fort que l'Alhambra, plus beau que Granada!

Aussi étrange que cela puisse paraître, c'était l'eau de l'Alhambra qui venait apparemment de livrer ce message à Eva. L'eau, à l'Alhambra, c'est comme une mélodie lancinante que la nature nous offre tout au long de la promenade. Une succession de vibrants non-dits qui échappent à nos sens pour s'enfouir dans notre esprit comme s'il s'agissait des silences d'un morceau enivrant. L'eau qui baigne l'Alhambra sautille dans les cascades, virevolte dans les acequias et déboule des pics de Sierra Nevada jusqu'aux eaux tranquilles de la rivière où elle achève son voyage. Vive mélodie, doux son qui guide les promeneurs, créateur de vie. Eva suivit le cours de l'eau en empruntant la "Cuesta del Rey Chico", la Côte du Petit Roi, un chemin en contrebas des tours entre l'Alhambra et le Généralife. La cuesta évoque le surnom que les chrétiens donnaient au Roi Boabdil qui emprunta ce chemin pour son départ de l'Alhambra, après la conquête de la ville par les Rois Catholiques. Le chemin est pavé de cailloux, et c'est pourquoi on lui donne un autre nom familier: la "Cuesta de los Chinos". ou Côte des Cailloux. Ceux-ci sont très séparés les uns des autres.

 

 

 

Eva pensa: 

-Hassan disait que ce chemin devait être l'un des plus jolis sentiers de l'Alhambra, mais il est aussi très difficile d'y marcher à cause de la séparation qu'il y a entre les cailloux. Pour moi, ces vides doivent avoir été creusés par les torrents de larmes que Boabdil versa quand il dut quitter sa Grenade bien-aimée...

Le chemin, bordé de cactus, d’oliviers et d’amandiers, serpentait au pied des mystérieuses fortifications de l’Alhambra, au bord d’un ruisselet dégringolant jusque dans la rivière Darro.

 


 

 Notre Verviétoise s´arrêta un instant en contrebas d’une des tours, attendrie par l’image d’un couple qui chantait tendrement au son de la guitare. Cette image lui fit penser à une histoire que Washington Irving avait consacrée à cette tour, nommée la Tour des Infantes.

 

 

 

 

L’histoire raconte que Mohamed « le Gaucher », Mohamed IX de Grenade, avait trois filles : Zaida, Zoraida et Zorahaida. Elles étaient toutes trois belles comme le jour, raison pour laquelle il les avait obligées à vivre cachées dans la tour. Mais les trois sœurs étaient tombées amoureuses de trois esclaves chrétiens. Les princesses, en cachette de leur père et avec l´aide de Khadija, leur vieille nourrice, se postaient chaque nuit derrière les moucharabiehs pour voir leurs bien-aimés et accompagner leurs sérénades, qu’ils chantaient assis dans l’herbe au pied de la tour. Les sœurs, qui connaissaient la langue espagnole, chantaient avec un joli accent arabe cette chanson chrétienne:

 

En su lecho de verdor

Crece la rosa escondida

Escuchando complacida

Los trinos del ruiseñor

 

En son beau lit de verdure

La rose grandit en secret

En écoutant avec délice

Le doux rossignol chanter

 

Un jour, les sœurs les plus âgées s’échappèrent avec leurs amants, laissant Zorahaida, plus jeune et plus hésitante, derrière elles dans la tour. On dit qu’elle mourut de tristesse et que ses larmes emplirent d´eau le fossé au pied de la tour, qui se mua en ce ruisselet dont l’eau dévale de l´Alhambra vers la rivière.

 

 


 

 La rivière! Eva voulait enfin la voir en vrai. Cette rivière Darro, teintée du sang des combattants musulmans et chrétiens. Une rivière qui, depuis le XIXème siècle où elle fut recouverte de pierre sur une partie de sa course urbaine, joue à cache-cache avec le passant. Voilà bien là l’eau de Grenade comme de l’Alhambra… Toujours présente et contenue à la fois ! Ses pensées avaient mené Eva presque au bas de la côte, où on voyait se profiler à l’horizon le quartier de l´Albayzin qui semblait la surveiller.

 

 

C’est sous ce regard énigmatique qu’elle arriva au « Puente de los Pinos » ou « Pont des Pins », là où démarrait une autre promenade, celle « des tristes ». La jeune fille lança un dernier regard derrière elle, vers la grande colline de la Sabika, où le Généralife et l’Alhambra se refermaient sur leurs secrets et tant d’histoires qui, un jour, eurent lieu derrière les grands murs ocres ou blancs. « Fugit Irreparabile Tempus », soupira-t-elle, et un peu triste, elle entama la promenade qui l´emmènerait  vers la fin de sa visite. Il y avait plein de gens assis sur le muret au bord de l’eau, en face de la colline ; d’autres étaient attablés aux restaurants qu'on trouve tout au long de cette promenade ; d’autres enfin bénéficiaient d’une visite guidée en français. Elle s’approcha des touristes et commença à écouter attentivement le guide qui les accompagnait :

-Et finalement on est au Paseo de los Tristes, un passage obligé pour tous les visiteurs de Grenade, vu qu’il fait partie de l’Albayzin, patrimoine de l’Humanité. Il s’agit du lieu  d’où partaient les cortèges funèbres vers les cimetières musulmans puis chrétiens à l’époque.

 Après avoir entendu ces quelques explications, Eva alla s’asseoir prendre un café devant la belle vue de l’Alhambra. Peu de temps après, un jeune homme charmant s’approcha et lui demanda s’il pouvait s’asseoir avec elle. Il l’avait vue de loin et avait ressenti quelque chose qui ressemblait fort à un coup de foudre. La jeune fille, timidement, accepta, et une conversation s’engagea. Après le café, ils décidèrent d’aller s’asseoir à leur tour sur le muret pour profiter de la rumeur de la rivière. Le jeune homme était d’origine arabe et s’appelait Zaïd. Il demanda soudain à sa nouvelle amie :

-Est-ce que tu sais pourquoi on appelle ce lieu « Paseo de los Tristes » ?

Fière de pouvoir répondre oui, elle lui raconta ce qu’elle avait entendu auprès du guide touristique.
-NON ! s’écria Zaïd. La vérité, c’est que cet endroit est magique et renferme une légende, belle mais tragique :

-Raconte ! S'exclama Eva.

-Il était une fois, il y a plusieurs siècles de cela, une belle fille musulmane qui tomba amoureuse d'un jeune chrétien, ils vécurent dans cet endroit leur grand amour en cachette, jusqu'au jour où le père de la fille les trouva ensemble, et il tua l’amant de sa fille ! Celle-ci, morte de chagrin, décida de se suicider pour rejoindre son bien aimé dans l'au-delà. Certains disent que parfois, le Darro, nostalgique, reproduit dans la rumeur de ses eaux quelques-unes des conversations des deux amants maudits.

-Comme c’est triste… Mais très romantique, avoua Eva.

 Et c’est ainsi que Zaïd séduisit la jeune visiteuse avec les histoires de sa ville, mais aussi par sa culture, ses légendes et son charme… Ils assistèrent au coucher de soleil ensemble et se levèrent au crépuscule pour terminer la jolie promenade. À la « Carrera del Darro », Eva remarqua des écrits anciens sur un balcon qui disaient : « En l’attendant depuis le ciel ».

 

 


 

 Elle demanda à Zaïd pourquoi ce balcon était condamné par un mur de pierre et ce que signifiait ce texte. Le jeune homme lui raconta l’autre histoire bien triste cachée derrière les murs de cette maison « de Castril » :

 -Il était une fois, après que les rois catholiques prirent Grenade, deux familles très rivales dont les enfants étaient très amoureux l’un de l’autre. Une des deux familles avait une fille et vivait ici; l’autre avait un garçon et vivait dans un autre quartier. Le père de la fille lui interdisait de sortir pour l’empêcher de voir son bien-aimé, mais elle convainquit son serviteur de se charger d’échanger les mots doux entre elle et son amant. Cependant un jour alors que le serviteur était dans sa chambre pour lui donner un message de son chéri, le père de celle-ci les trouva ensemble, sa fille en train de caresser les cheveux du jeune page, tellement elle était contente du message de son amant. Le père s’imagina le pire et décida ainsi de pendre au balcon le pauvre serviteur. Celui-ci implora la clémence du père, en lui demandant pardon et en criant : -Justice ! Justice ! Je n'ai rien fait !

L’homme cruel lui répondit : la justice, tu l’attendras depuis le ciel.

Il le tua, et sa fille se suicida peu de temps après, ainsi que son amant quand il apprit la nouvelle. Depuis ce jour, le serviteur attend la justice depuis le ciel… C’est de là que vient le message écrit sur le balcon, et les gardiens de cette maison, aujourd’hui devenue musée archéologique, racontent qu’il y a des fantômes dans ce lieu :comme celui de la belle dame de Castril, qui déambule toutes les nuits une bougie à la main, cherchant sans doute dans les dédales de l’autre monde son amant éperdu et son page sacrifié…

 

-Mon Dieu ! Pourquoi tant d’histoires d’amour tragiques ? se demandait Eva tout en arrivant à hauteur d’une très vieille maison.

-Regarde, lui dit Zaïd. Ici, c’est l’ancien hammam, le bain arabe du quartier. On le visitera un jour si tu veux, mais on pourrait aussi aller au hammam moderne qui se trouve à deux pas d’ici !

Eva baissa les yeux et ne répondit rien. Ils marchèrent en silence côte à côte pendant un temps qui sembla interminable à Zaïd. Au détour d’une ruelle, il eut alors le courage de demander à sa nouvelle compagne :

 

-Tu restes combien de temps à Grenade ?

-Je pars dans quelques heures…

 

Bouche bée, choqué, le jeune homme ne put répondre. Il venait de tomber amoureux d’une femme qui s’en irait dans quelques heures ! Après un long silence, il lui dit :

 

-Pardonne mon insolence, mais je suis tombé éperdument amoureux de toi, j’espère te revoir un jour, je t’attendrai certainement…

 

Il l'embrassa pendant quelques secondes et s’en alla en courant ! La jeune fille étonnée ne savait que dire ni que penser… Elle savait juste que ces quelques secondes furent magiques. Elle leva les yeux et fut confrontée à une troublante coïncidence : la rue dans laquelle ils se trouvaient s’appelait la « calle del beso », la rue du baiser. C’est alors qu’elle se rendit compte qu’elle aussi était tombée profondément amoureuse de Zaïd, qui avait déjà disparu. Elle se mit en chemin tout en sachant que de retour à Verviers, elle ne serait plus tout à fait la même qu’avant… Elle passa par une rue appelée « calle Elvira », pensant toujours au jeune homme qu’elle laissait derrière elle. Arrivée à la porte Elvira, elle se retourna une dernière fois vers le quartier de l’ancienne casbah, où l’attendrait son amour naissant… Elle contempla alors la porte, heureuse du devoir de mémoire accompli envers son cher Hassan à qui elle aurait tant voulu raconter tout ce qui venait de lui arriver. À cet instant précis, un homme d’une septantaine d’années, enturbanné et portant une longue gandoura blanche, surgit de nulle part et lui dit :

 

-Elle est belle n’est- ce pas ?

-Qui ça ?

-Mais la porte, voyons…

-Ah ! Oui, elle est magnifique, acquiesça-t-elle en observant ce visage qui ne lui était pas inconnu…

-Elvira… Ainsi les Arabes déformèrent-ils le nom romain de Grenade, Iliberis, adaptation latine de la préhistorique Ilbyr. Ceci serait donc la porte de Grenade, mais ce n’est pas très logique puisqu’on y est, à Grenade… Peut-être après tout s’appelle-t-elle ainsi car elle est tournée vers notre ancienne Madinat Elvira, à quelques lieues de notre Madinat Gharnata. L’esprit des vieilles pierres suit les méandres de la rivière pour perdre les mortels que nous sommes en d’infinies conjectures. Ainsi Elvira devint Gharnata, puis Granada Elvira, raison pour laquelle tant de jeunes filles portent ce prénom ici. Elvira… Comment te prénomme-t-on, toi ?

-Eva.

-Eva, rien que ça ! Tu portes en toi l’essence d’Elvira, à laquelle tu as ajouté trois consonnes pleines d’esprit : L-I-R. Quelle grande sagesse, Eva, « lire » est capital, retourne vite à tes livres mais n’oublie pas de leur donner vie…

À peine avait-il prononcé ces mots que le vieil homme disparut dans un nuage de lettres arabes et de paillettes, comme le génie des contes d’antan.

-Hassan ! s’écria la jeune fille, prenant enfin conscience que l’apparition n’était autre que celle de son vieil ami qui la remerciait ainsi d’avoir tenu parole. Les larmes aux yeux, elle contempla une dernière fois la porte de la ville magique, persuadée qu’elle reviendrait un jour y vivre, pour revoir l’homme de sa vie et ainsi briser la malédiction qui avait toujours séparé les couples de différentes religions dans l’ancienne Grenade…

 


(Aitor, Alicia, Andrea, Beatriz, Buel-la, Clara, Elena, Hollie, Ilyas,

Irene, Jacek, Luna, María Luisa, Marina, Pamela, Pili, Triana & Nathalie)

La classe de langue française C4 (groupe B)

de la Faculté de Traduction et Interprétation

de l’Université de Grenade, Andalousie,

dans le cadre de ’Verviers, ville des mots'

Mise à jour le Dimanche, 03 Avril 2011 10:37
 

Commentaires  

 
0 #6 Bléser Nathalie 30-01-2012 16:33
Et voici en prime la vidéo making of de ce beau projet dont mes étudiants étudiants se souviennent avec tendresse: www.dailymotion.com/video/xhp11a_l-histoire-d-un-conte-0001_creation
 
 
+2 #5 Nathalya Anarkali 17-03-2011 16:04
Merci, merci... de tout coeur!
 
 
+5 #4 Bouffier Elzéar 17-03-2011 13:28
Une fois de plus,les textes en provenance de Grenade sont remarquables.
Bravo à tous ces étudiants et leur professeur pour cette participation à cette initiative verviétoise dans le cadre de Verviers, ville des mots.
 
 
+2 #3 Nathalya Anarkali 17-03-2011 11:49
Merci beaucoup M. Nizet, au nom de tous mes étudiants qui seront très contents de lire votre commentaire!
 
 
+4 #2 Jean Nizet 17-03-2011 11:35
Merveilleux récit - émouvant - merci à tou(te)s les auteurs de nous en avoir fait profiter - parfois un peu triste, mais c'est la vie.....
 
 
+2 #1 Nathalya Anarkali 17-03-2011 01:15
C'est avec un immense plaisir que mes étudiants et moi-même vous offrons ce conte dans l'espoir qu'il vous incite un jour à suivre les pas d'Eva pour découvrir notre belle ville... :roll:
 

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