La tarte au riz d'Arnold Couchard, sur le mode des madeleines de Proust PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Arnold Couchard   
Samedi, 12 Mai 2012 00:00

Grâce au formidable travail de la confrérie Verviriz, on parle de la tarte au riz partout, et même jusqu'à l'Unesco avec un possible classement au Patrimoine mondial de l'Humanité. Pourquoi pas ? Notre site a lancé ce défi à plusieurs personnalités du monde culture. Nous  vous proposons de  découvrir leurs histoires. Le texte de Marcel Proust "A la recherche du temps perdu" a été proposé comme base de travail. Chacun a été invité à nous livrer un souvenir,  une émotion, un conte, un récit,... sans restriction, en ouvrant toute sa créativité non pas sur base de la madeleine mais bien de la tarte au riz de Verviers. Voici le troisième texte, celui d'Arnold Couchard, écrivain verviétois.

Vous avez dit Tarte au riz ?
Né en janvier 1942 à Polleur, je conserve le souvenir de quelques événements dramatiques de la fin de la guerre : l’arrestation de papa par un quatuor de collabos, le passage des bombardiers alliés, la chute de quelques V sur le territoire de la commune, l’entrée des blindés anglais dans le village et ma cousine Monique qui faisait sa mijaurée de char en char avec une cafetière de chicorée…. 

Par chance, à la campagne, nous avions eu la chance de ne pas trop souffrir de privations. Nos voisins, les Deblond étaient fermiers et nous avions nous-même quelques ressources en volailles, moutons et potager.

Mais surtout les événements de décembre 44, alors que nous croyions que tout était fini et que la fin du Reich n’était plus qu’une question de semaines, sont restés marqués dans ma mémoire.
Une partie de la maison avait été réquisitionnée par l’armée américaine pour loger un capitaine, un sergent et deux caporaux d’un échelon de maintenance radio de la 2ème division d’infanterie. J’avais mâché mon premier chewing-gum (avec l’emballage) et dégusté ma première orange (sans pelure, tout de même…). La vie normale allait bientôt reprendre son cours. D’ailleurs papa, venait de partir pour Anvers pour évaluer les dégâts à l’usine Minerva qu’il avait dû abandonner en 40, lorsqu’elle avait été occupée par les allemands et qui avait été bombardée par les Anglais quelques mois plus tôt.
Nous étions bien loin de nous attendre, dans la préparation ce de premier Noël libre depuis 5 ans, à ce qui allait nous tomber dessus le samedi 16 décembre avec la neige, le froid et le brouillard.
Nous avions été réveillés, vers les cinq heures du matin par de lointains grondements et le capitaine, Porky, avait fait irruption dans la chambre de maman. Il lui avait brièvement fait comprendre que les Allemands bombardaient les positions alliées et qu’il valait mieux se réfugier à la cave. Nous ne faisions que renouer avec une routine des dernières semaines d’octobre, alors que les V2 passaient régulièrement au-dessus de la localité en direction de Liège et d’Anvers et que nous avions pris l’habitude de dormir dans la cave de la chaufferie.
Les choses avaient semblé se calmer, mais le soir du samedi, nos invités s’étaient mis à ranger leur matériel dans les deux camions-ateliers rangés devant la maison.


Le soir, Porky était revenu trouver maman pour lui dire qu’ils allaient devoir repartir, lui et ses hommes, et il lui avait demandé de leur préparer quelque de solide à manger. Maman ne parlait pas l’anglais et il avait été rechercher dans sa cantine un sac de riz, denrée que nous n’avions vue depuis belle lurette. « Rice, to fill our stomach… ».
Du coup, prise d’une inspiration, maman s’était lancée dans la confection d’une Doreye. C’était pour elle un cadeau d’adieu : elle savait que ces hommes ne faisaient que passer et qu’elle ne les reverrait sans doute plus jamais. Il ne lui manquait d’un ingrédient : les macarons. Mais l’institutrice,  avait trouvé moyen d’en confectionner en substituant des noisettes pillées à la poudre d’amande. La confection des macarons était même une activité qu’elle menait parfois le jeudi avec les enfants et dont nous régalions l’après-midi. Maman s’est donc précipitée chez elle et en est revenue avec une poignée de macarons.


Je n’ai évidement pas assisté à la confection des deux Doreyes. Nous étions, mon petit frère et moi, tranquillement endormis, blottis sur nos matelas, dans la cave de la chaufferie. Maman m’a raconté, plus tard comment elle avait cuit le riz dans le lait, ajouté les macarons écrasés ; puis préparé les moules avec la pâte. Au dernier moment, elle avait ajouté les blancs d’œufs battus en neige et les deux tartes venaient d’être enfournées lorsque Porky et ses trois hommes avaient fait irruption dans la cuisine pour demander du café. Ils allaient partir. Porky était un homme assez corpulent, jovial et sympathique ; mais depuis le départ de papa, il était clair que ses regards sur maman étaient devenus un peu trop insistants. Elle avait donc préféré les laisser boire leur café entre hommes et venir nous retrouver dans la cave.
Puis il y avait eu un grand branle-bas de pas précipités. Quand, inquiète, elle était remontée, le bruit des moteurs lui avait fait comprendre qu’ils étaient partis. Et, dans la cuisine, les deux moules à tarte étaient sortis du four, sur la table, vidés de leur préparation. Il ne restait que la pâte. Sur le coup, elle se dit qu’ils n’aimaient pas la pâte, ou que la précipitation du départ… Mais tout de même…

 


Quelques huit mois plus tard, nous recevions notre premier abonnement au Sélection du Reader’s Digest. Le Reader’s Digest avait en effet eu l’idée géniale de s’implanter en Europe en proposant aux GI’s ayant été hébergés par des Européens de les remercier en leur offrant un abonnement. Nous en avons profité pendant cinq ans et leur initiative commerciale a bien fonctionné puisque maman n’a jamais cessé de se réabonner jusqu’en 1994.
Le premier livret était accompagné d’une lettre de l’éditeur, mais aussi et surtout d’un mot personnel du soldat qui l’avait fait expédier. Le mot disait ceci :
« With all my thanks for your kindness during those hard days. Most of all, I will ever remember your wonderfull porridge… which certainly helped us to knock-out those Peiper’s bastards… Your devoted,
Porky. »

(Avec tous mes remerciements pendant ces jours durs Par-dessus tout, je me souviendrai toujours de votre merveilleux porridge… qui nous a certainement aidé à démolir ces salopards de SS de Peiper*… Votre dévoué,
Porky)

*le lieutenant-colonel SS Peiper commandait la 1ère SS Panzer division qui devait s’illustrer sinistrement dans le massacre des artilleurs prisonniers américains à Baugnez.



Avec un souvenir ému pour mes petits amis de l’époque : Louise, Jacqueline, Charles, Anne-Marie et à la mémoire de Félix Deblond, tête brûlée mais « grand frère » combien attachant.

 

Infos sur le site des Editions Noctambules : http://users.mobistar.be/polygraphos/index.html

 

 

Note de l'auteur lors de l'envoi de son texte :  : «... De la rédiger, cela a ravivé bien des souvenirs.
J'espère qu'elle réveillera d'autres souvenirs chez certains lecteurs.
Arrivé à un certain âge, on se rend compte que l'on devient détenteur d'une partie de la mémoire collective et que, même si l'histoire restera écrite quelque part, sa vérité profonde disparaîtra irrémédiablement avec ceux qui l'ont vécue. » Arnold Couchard février 2010

Mise à jour le Lundi, 28 Mai 2012 21:16
 

Commentaires  

 
0 #1 Jean Nizet 30-05-2012 06:33
C'est avec grand plaisir que j'ai lu votre article. Né en '35 j'ai aussi connu les mêmes évènements que vous car habitant Heusy j'ai passé quelques mois de la guerre à Polleur dans une petite ferme (j'ai oublié le nom des habitants) située sur un chemin qui monte du village vers le Transval. Je me suis aussi marié à Polleur en '60.
J'ai ressenti la même impression que vous lorsqu'après la libération en '44 est survenue l'offensive von Rundstedt.
Merci pour cet émouvant article.
PS en '46 à l'école des Hougnes j'ai eu un Monsieur Deblond de Polleur comme instituteur.
Cordialement
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