1948, la voyante Anita PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Julien Herman   
Lundi, 23 Février 2009 09:03
Il y a de cela plus d’un demi-siècle (en tout cas bien avant le 26 juin 1948, date où j'achevai, en effet, mes humanités à l'Athénée royal de Verviers).  Après les cours, lorsque je passais au centre-ville, la curiosité me fit rejoindre plus d'une fois un groupe de badauds formant cercle autour d'un couple: une femme plutôt jolie, environ la quarantaine, la vue masquée par un épais bandeau noir, était assise sur une chaise, les mains posées sur les genoux, dans l'immobilité d'une statue; en face d'elle,
Un homme debout, notablement plus âgé, commençait par l'inviter à énoncer, soit le n° du tram qui se pointait au coin de la place Verte, soit le n° de la carte d'identité d'une personne prise au hasard parmi le public, soit encore à lui faire décrire une personne derrière elle. 

Chacun - moi compris - pouvait alors s'assurer de la parfaite exactitude de la réponse fournie - instantanément- par la susdite dame, qu'on appelait "la voyante Anita".                      

Après quelques autres étonnantes expériences du même genre, l'assistant de la dame jugeait, non sans raison, que le public était suffisamment conquis, accroché, convaincu, et dès lors mûr pour...être piégé.                                                                

Quelqu'un se manifestait-il alors en vue de connaître l'avenir que le destin lui réservait, l'homme se rapprochait d'un mystérieux engin.   Engin constitué, sur un haut trépied, par une sorte de gros bocal rempli d'eau et surmonté d'un imposant boitier chromé, avec couvercle.  Bientôt, dans le bocal, comme mûe par une force magique, une minuscule poupée verdâtre, d'une dizaine de centimètres de hauteur, se mettait à descendre lentement vers la base du verre, tout en se tournant vers la personne qui avait requis la consultation...et avait payé pour cela un prix dont je n'ai plus le moindre souvenir. Un franc ?  Cinq francs ?  Plongeant ensuite la main dans le boîtier susmentionné, l'adjoint d'Anita en retirait prestement une grande feuille manuscrite et la remettait au "client". La procédure pouvait recommencer sans délai.   

On sait que dans ce type d'affaire, la contagion surclasse sans peine  le scepticisme et l'incrédulité. De sorte que le 14 septembre 1946, toujours subjugué par les prestations de la voyante Anita, où - je vous l'assure - il était impossible de déceler une quelconque supercherie (outre que stimulé par les nombreuses personnes que je voyais opter pour la consultation), je décidai, moi aussi, d'en savoir plus sur ce toujours insondable "avenir".  L'homme se mit à promener les mains un peu partout sur le bocal, et, tandis que la petite marionnette verte descendait en pivotant pour me faire face, retentissait sur un ton sépulcral l'injonction aujourd'hui encore familière à mes oreilles: "Descendez, Robert; regardez bien le petit jeune homme qui vous interroge; répondez à sa question, et surtout ne vous trompez pas !".                                                  

 

Le coeur battant un peu plus vite, je saisis la feuille qui m'était tendue et m'éclipsai en vitesse. Quelques "généralités" simplistes, assorties de carabistouilles spécifiques ne tardèrent pas à me faire regretter mon investissement.                                         

Néanmoins, on me trouvait encore quelquefois à proximité de la voyante Anita, sur la place Verte ou sur celle du Martyr; car je demeurais fasciné par son extraordinaire et inexplicable "don" ne semblant servir, en fait, qu’à crédibiliser...l'

entourloupette qui s'ensuivait.    C'est dire que je fus fort marri lorsque, vers la même époque, le cours de physique me documenta - enfin ! - sur… le principe du ludion, phénomène tout simple que le Larousse définit comme suit: "Petite figurine qui, suspendue à une sphère creuse, descend ou remonte dans un vase rempli d'eau, suivant qu'on appuie ou non sur la membrane élastique qui ferme ce vase"...                                       

Mais ce banal et lucratif ludion n'expliquait pas, pour autant, le mystère constituant le préambule du jeu.   Même que, avant d'aller, sans doute, exercer leurs talents en quelqu'autre région, Anita et son compère offrirent encore à ma perplexité, la plus typique de leurs prestations. Ce jour-là, ils se produisaient sur le parvis de l'église Saint-Antoine (au Pont du Chêne). En un stupéfiant festival du "sans faute", les réponses succédaient aux questions sur un rythme accéléré: quel est le n° de la plaque d'immatriculation du camion qui passe ?   de quelle couleur est le sac que porte la dame à ma gauche ?  quel type de coiffure porte le monsieur à ma droite ?                                            

Puis, soudain: "la dame debout derrière vous a-t-elle l'une ou l'autre particularité ?".  "Oui, elle ne porte pas de culotte" (!) clama illico la

voyante Anita.  

                                         

Tandis qu'en répliquant simplement: " Oh, ça, ça n'est pas vrai !", la dame concernée s'éloignait sans hâte aucune; nullement troublée, mais aussi, en apparence, peu disposée à..."prouver le contraire" (!!!!!).   

                                                                                                                       

Julien HERMAN

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Mise à jour le Jeudi, 30 Juillet 2009 10:18
 

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