La tarte au riz de Claude Hercot PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Best of Verviers   
Vendredi, 26 Mars 2010 06:41

Grâce au formidable travail de la confrérie Verviriz, on parle de la tarte au riz partout, et même jusqu'à l'Unesco avec un possible classement au Patrimoine mondial de l'Humanité. Pourquoi pas ! Best of Verviers a envie de défendre à sa manière cet excellent produit, voire cette éventualité de classement  au patrimoine mondial de l'humanité, par le jeu de l'écriture : nouvelles, récits, contes, chroniques,...


Notre site a lancé ce défi à plusieurs personnalités du monde culturel. Chaque 15  et 30 du mois, nous  vous proposons de  découvrir leurs histoires. Le texte de Marcel Proust "A la recherche du temps perdu" a été proposé comme base de travail. Chacun a été invité à nous livrer un souvenir,  une émotion, un conte, un récit,... sans restriction, en ouvrant toute sa créativité non pas sur base de la madeleine mais bien de la tarte au riz de Verviers. Voici le sixième texte, celui de Claude Hercot, écrivain verviétois.

Plutôt que de plonger dans mes souvenirs, j'ai préféré laisser à mon imagination la liberté de vagabonder dans un monde autre. Ici, les personnages ont perdu le sens du goût et ne se nourrissent plus que de pilules et de sirops. Le conflit concernant la possession des usines qui déchire les deux peuplades dominantes depuis un très long temps va bientôt se terminer faute de combattants. Aucune solution pacifique n'est-elle possible?

Gard’och se morfondait. Depuis tant d’années le conflit entre son peuple et les Angors déchirait ce qu’il restait de la planète ; il pensait qu’il était grand temps que cela change. Depuis maintenant trois jours, son épouse et lui avaient accueilli leur nouvel enfant, une fille potelée et toute rousse nommée Tanza. Il aurait aimé pouvoir lui offrir bien plus que des larmes et du sang. Ses quatre premiers rejetons, tous des garçons, avaient péri lors de la dix-huitième invasion de la capitale Angorite, Naar Tindra. Cela n’en finissait plus, il en avait vraiment marre. Une fois c’était l’une peuplade qui occupait la cité et quelques mois, voire quelques semaines plus tard, c’était le tour de l’autre.

 

Depuis quelques temps, Gard’och avait pris une résolution et passait le plus clair de ses journées à fouiller consciencieusement les archives relatant les différents voyages spatiaux que l’humanité avait effectués depuis la Grande Migration. Il y apprit que sur les cinq cents mondes sur lesquels l’homme avait posé le pied, au dernier recensement, seuls deux cents restaient encore sous sa domination partielle. De nombreuses créatures déjà installées avant les invasions lui avaient opposé une résistance farouche, causant des pertes incalculables. Il ne connaissait qu’une partie de ces histoires et il se demanda si les chroniqueurs qui, au fil des siècles avaient rempli les documents, n’exagéraient pas les batailles épiques dont ils se disaient les témoins. Il ne pouvait réellement croire que des êtres avoisinant les deux mètres de hauteur puissent vivre sur des planètes faisant plus de trente mille kilomètres de circonférence et surtout, se nourrir de plantes ainsi que de chair animale ou dans ce cas, humaine.

Quand il en arriva à cette partie des récits, son estomac se souleva. Imaginer que pour subvenir aux besoins nutritifs du corps, des espèces devaient utiliser leurs mâchoires afin de broyer les créatures qu’ils utilisaient comme aliments le révulsait. Pourtant, des illustrations semblèrent prouver la véracité des affirmations. L’une d’entre elles la fascina. L’être qui y était représenté ne différait pas radicalement de l’image que lui renvoyait son miroir. Bien sûr, ses oreilles étaient un peu plus grandes, ses membres plus allongés, ses pieds étaient palmés et sa peau était squameuse, mais son apparence était tout de même en grande partie humaine. Les seuls détails qui les séparaient catégoriquement des Krichs et des Angors étaient des bouts pointus que Gard’och apparenta à des os d’une blancheur hypnotique qui semblaient être plantés dans leurs gencives. Après avoir effectué de nombreuses recherches, il vint à penser que c’était grâce à ces dispositifs qu’ils arrivaient à déchirer les chairs. Ici sur Blator, ses ancêtres n’avaient dû combattre aucune espèce. La planète n’étant recouverte que de plantes. Après avoir défriché les parcelles leur convenant, ils s’y étaient établis et avaient vécu heureux. Mais au fil du temps, des conflits germèrent. A Naar Tindra, les principaux producteurs d’aliments de la planète, qu’ils soient en pilules fondantes ou en sirop de plantes pensèrent qu’on ne leur octroyait pas assez de plaisirs pour les services rendus, et les acheminements de vivres en direction de Songath, la principale cité Krich furent suspendus.

 

Quand après quelques semaines, les vivres commencèrent à manquer, une délégation Krich s’en vint leur présenter un marché. Mais lorsqu’ils proposèrent des ouvriers, des filles, des colifichets ou d’autres présents, les nutritionnistes Angors en réclamèrent le double. Ne voulant pas devenir des esclaves, les membres du peuple Krich les assaillirent. C’est depuis ce temps que la guerre détruit ce qui était jusqu’à ce moment la plus belle planète de la galaxie. Les humains ne connaissaient plus le goût de la nourriture, ne savaient avec quels ingrédients, ni comment la préparer. Les pilules et les fades sirops leur fournissaient les éléments nécessaires à leur survie.

A ce jour, Blator ne comptait plus que quelque deux mille habitants, alors qu’à l’apogée de sa gloire sa population avoisinait les quatre millions. Parfois, Gard’och rêvait de s’envoler loin d’ici. Mais les vaisseaux qui avaient amené la première génération n’étaient plus que des tas de cendres et plus personne ne connaissait la technologie qui leur eut permis d’en construire de nouveaux. Repensant aux vieux écrits, il se rendit compte que sa vie manquait cruellement de saveur. Les travaux des champs auxquels il était assigné lui semblèrent tout à coup dérisoires. Il savait qu’il devait comme les autres survivants ramener le plus de plantes possibles aux laboratoires où les nutritionnistes les transformaient en pilules et sirops, mais il se demandait si l’humain ne ferait pas mieux de revenir aux traditions ancestrales qui, selon les livres leur permettaient de se passer des usines.
Il en était là dans ses réflexions quand une lueur attira son attention. Surpris, il se leva et l’observa. Bientôt elle rougeoya alors qu’un bruit assourdissant l’obligeait à poser les mains sur ses oreilles. Une masse de métal comme il venait d’en voir représentée dans les archives apparut devant son regard ahuri, puis se posa à une centaine de mètres de sa maison devant laquelle il se trouvait. Passablement inquiet, il repoussa sa femme qui venait de le rejoindre et l’enjoignit de regagner l’habitation.

 

 

Une créature humanoïde sortit du vaisseau, l’aperçut et vint dans sa direction la main droite levée. Reconnaissant le signe de paix employé dans toutes les civilisations, Gard’och l’attendit, prêt à s’enfuir au moindre signe de menace.


-Je suis John Smith, dit l’inconnu et je viens de la planète mère la Terre.


-Mais cela ne se peut, dit Gard’och, nullement étonné de comprendre le visiteur, elle a été détruite il y a bien longtemps.


-Non pas, dit Smith, j’en suis l’un de ses habitants et je viens vous apporter un cadeau.


-Pour moi ? dit Gard’och.


-Et pour le reste de la population, dit Smith. Il y a bien trop longtemps que vous vivez d’artifices sans consistance. Mes dirigeants et moi-même pensons que maintenant, vous devez goûter toute la plénitude de l’existence.


-Mais comment le savez-vous ? demanda Gard’och. Nous n’avons plus de contact avec les autres planètes depuis des temps immémoriaux, alors vous pensez bien…de la Terre…pff.


-Mange ceci, lui dit Smith en lui tendant un triangle dont le fumet pénétra instantanément dans les narines du Blatorien qui se mit à saliver. Après, tu ne seras plus le même.


-Mais je ne suis pas une de ces créatures qui mâchouillent, dit Gard’och alors que sa main prenant possession du cadeau le portait à sa bouche et que sans lui laisser le temps de réfléchir plus avant l’y introduisait.

 

Tout à coup, Gard’och se sentit emporté dans l’une des histoires que son peuple se racontait encore durant les longues soirées. Un moment, il crut qu’il avait avalé la nourriture des dieux tellement son corps parcouru de frissons d’extases lui parut différent. A la deuxième bouchée, il ferma les yeux et les sensations reprirent possession de lui. Il se demandait comme un plaisir pareil pouvait lui être accordé et si celui-ci n’allait pas être le dernier, selon lui, rien de meilleur ne pouvait exister.

Malgré cela, il fit tout de même preuve de caractère et appela son épouse. Kerdowan devait goûter cela elle aussi. Il fallait qu’elle lui dise ce qu’elle en pensait. Un moment effrayée par la présence de l’inconnu. Elle ne tarda pas à secouer Gard’och afin de le faire réintégrer la réalité. Jamais depuis qu’elle le connaissait, elle ne l’avait vu avec un tel regard. Il paraissait totalement sous l’emprise de l’effet d’une drogue comme les médecins Angorites en injectaient de temps à autres aux volontaires désirant tester de nouveaux plaisirs. Mais devant son insistance, elle finit par céder. Aussitôt, elle crut que son monde avait disparu et que s’ouvrait devant elle la perspective de gagner celui qu’elle voudrait.


-Qu’est-ce donc cela ? demanda-t-elle à son époux d’une voix suave.


-Je ne sais, mais j’en veux encore, répondit-il en se retournant vers John Smith, en avez-vous d’autres ?

-Bien sûr, répondit le visiteur amusé par sa réaction, mais…


-Mais ? demanda Kerdowan dont la logique féminine subodorait un piège.


-Après cela, vous devrez apprendre à la confectionner vous-mêmes !


-Cela est impossible, dit Gard’och, jamais nous ne pourrons réussir un tel prodige.


-Pourtant vous le ferez, dit John Smith et bien d’autres recettes de cuisine encore. Le temps des pilules et des sirops doit se terminer. Toute la population de Blator doit retrouver le plaisir que peut apporter la dégustation de vrais aliments.


-Qu’est-ce une recette de cuisine ? demanda Kerdowan. Quoique je ne les comprenne pas, ces mots sonnent bien à mon oreille.


-Chaque chose en son temps, dit Smith. Sachez que vous venez de goûter de la tarte au riz comme on en fabriquait il y a bien longtemps dans une localité nommée Verviers. J’ai une quantité de formules à vous transmettre. Il vous faudra cultiver vos champs avec bien d’autres légumes que du soja pour les réaliser toutes. Dans mon vaisseau, j’ai apporté les graines qui vous permettront de mener cette mission à bien. Cependant, il n’est pas question que seulement certains d’entrevous en profitent. Vous devrez répartir équitablement vos avoirs. Depuis la Terre, nous surveillerons vos progrès. Si vous dérogez à ces préceptes, toutes vos récoltes pourriront et vous vous languirez éternellement de la saveur de la tarte au riz.


-Nous ferons comme vous nous l’ordonnez, dit Gard’och, suivit en cela par Kerdowan, car je pense que bien plus qu’un humain, vous êtes un dieu. Enseignez-nous mais avant, laissez-nous retrouver les divines sensations.
Pendant quelques semaines, John Smith inculqua à tous les habitants de la planète la manière de planter, récolter et accommoder les différentes variétés de légumes. Le conflit qui opposait les Angors aux Krichs prit rapidement fin, car même les fabricants de pilules et de sirops se rallièrent à  ceux auxquels Smith fit goûter la tarte au riz. Satisfait, il quitta Blator pour rejoindre les siens en laissant derrière lui des habitants heureux.


-Eh bien, il me semble que tu t’es bien amusé, John.


-Cela a été un plaisir, Jim, j’en doutais mais tu avais tout de même raison, cette tarte à fait l’unanimité. Reste à savoir comment ils vont évoluer.


-Nous verrons ça au jour le jour. Ils sont si petits. Heureusement, grâce à notre microscope, nous pouvons surveiller leur bulle sans qu’ils en soient conscients, mais il faut que ça marche. Tous les autres mini-mondes que nous avons créés se sont avérés invivables et tu sais que dans moins de cinquante ans, si nous ne trouvons pas de remède contre la peste cervicale, nous aurons tous disparu. Ce sont eux les héritiers, nous devons faire en sorte qu’ils survivent pour que, lorsque nous leur donnerons une taille normale, ils perpétuent la présence humaine sur cette terre.


-Ouais, je suis au courant, mais cela nous laisse tout de même encore pas mal de temps. Oh, il me semble que je suis presqu’en hypoglycémie. Un morceau de tarte au riz me ferait le plus grand bien !   
 
Claude Hercot

Mise à jour le Vendredi, 26 Mars 2010 06:53
 

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