La tarte au riz de Nathalie Bleser, sur le mode des madeleines de Proust PDF Imprimer Envoyer
Mercredi, 06 Janvier 2010 21:14

Grâce au formidable travail de la confrérie Verviriz, on parle de la tarte au riz partout, et même jusqu'à l'Unesco avec un possible classement au Patrimoine mondial de l'Humanité. Pourquoi pas ! Best of Verviers a envie de défendre à sa manière cet excellent produit, voire cette éventualité de classement  au patrimoine mondial de l'humanité, par le jeu de l'écriture : nouvelles, récits, contes, chroniques,...
 
Notre site a lancé ce défi à plusieurs personnalités du monde culturel. Chaque 15  et 30 du mois, nous  vous proposons de  découvrir leurs histoires. Le texte de Marcel Proust - A la recherche du temps perdu
- a été proposé comme base de travail. Chacun a été invité à nous livrer un souvenir,  une émotion, un conte, un récit,... sans restriction, en ouvrant toute sa créativité non pas sur base de la madeleine mais bien de la tarte au riz de Verviers. Voici le premier texte, celui de Nathalie Bléser, professeure à l'université de Grenade et chroniqueuse sur notre site.

'Del arroz con leche al blanke dorèye' ou la voie des papilles métissées"

Il y avait bien des années que, de la région verviétoise, tout ce qui n’était pas visites de Noël, lecture du Best of Verviers via l’écran d’ordinateur, coups de fil dominicaux de mes parents ou réceptions de colis sucrés de ma marraine pour Pâques ou Saint Nicolas, n’existait plus pour moi. Mais un jour d’hiver, comme je sortais du travail morte de faim et de froid, je décidai d’aller prendre le goûter avec une collègue.

Nous entrâmes dans une de ces cafétérias grenadines où il fait bon se réchauffer autour de mets alliant saveurs arabes et castillanes car, à Grenade, c’est peut-être dans les confiseries que religieuses cloîtrées et tenancières de salons de thé marocains se retrouvent finalement le plus, sept siècles de présence musulmane ayant en effet pesé lourd dans les pratiques culinaires de ma terre d’accueil.

 

Mais ce jour-là ce n’étaient ni chubakia, ni cornes de gazelles, ni cheveux d’ange, ni oreilles de moine qui me tentaient. J’optai, plus simplement pensais-je, pour un  riz au lait, un arroz con leche. Les petits grains de riz se serraient les uns contre les autres dans leur lit immaculé de lait, sucre, eau de rose et fleur d’oranger (agua de azahar), recouverts d’une fine couche de douce neige rousse, cette poussière de lune appelée canela. Perdue dans mes pensées et dans les préparatifs de la mise en scène d’une pièce de théâtre consacrée aux derniers instants du sultan Boabdil à Grenade, j’eus soudain l’impression que les grains étincelaient d’une lueur particulière, comme pour rendre son éclat à la Grenade d’autrefois. Les deux réalités n’étaient d’ailleurs pas si éloignées, car les rizières espagnoles, dont le sud est riche, furent les premières d’Europe à cultiver cette céréale grâce aux nombreux apports agricoles des Arabes, ayant eux aussi puisé leurs savoir et savoir-faire en des terres lointaines. Le Coran ne dit-il pas que tout bon Musulman se doit de chercher la connaissance partout, même en Chine… La route de la soie n’achemina donc pas que des étoffes par voie de ses caravanes… La blancheur scintillante de mon dessert et la métaphore neige-cannelle qui s’était naturellement imposée à mon esprit m’évoquèrent une ancienne légende d’al-Andalus.

 

Cette légende raconte qu’à l’époque où les Arabes dominaient la Péninsule, il y avait à Cordoue un brillant Calife qui faisait l’admiration de tous. Un jour ce Calife rendit visite à un roitelet de Grenade, qui était père de trois filles belles comme le jour : Azahara ou fleur d’oranger, Yasmine ou fleur de jasmin et Zayneb ou fleur du désert. Le Calife s’éprit d’Azahara qu’il emmena avec lui à Cordoue. Son amour était si grand pour la jeune femme qu’il fit construire un palais aux environs de la ville califale. Il le nomma Medina Azahara (La ville d’Azahara). Mais les jours passaient et Azahara semblait triste. Elle confia à son cher époux que chaque jour, à son lever, elle se penchait au balcon de la tour la plus haute du palais pour tenter d’apercevoir la montagne grenadine, et pour voir si elle faisait honneur à son nom, Sierra Nevada, en se parant de neige. Mais elle ne voyait jamais rien…

Alors le Calife eut l’idée de faire planter des amandiers dans la sierra de Cordoue. Les arbres en fleurs donneraient ainsi l’aspect enneigé de la Sierra qui manquait tant à sa belle Azahara.

 


-¿Estás en las nubes? me demanda mon amie, car « être dans la lune » se dit en espagnol « être dans les nuages », ce qui ajoutait ma foi un confort cotonneux très en accord avec mes pensées enneigées. Elle revenait s’asseoir à table pourvue de son propre choix gustatif : una crema catalana, sorte de crème brûlée dont le nom assorti de cet adjectif identitaire me ramenait décidément à mes rêveries d’exil. Je me demandais cependant pourquoi je me sentais soudain si nostalgique face à nos deux desserts, car celui de ma compagne évoquait une terre dont je n’étais pas particulièrement éprise. Attention, j’apprécie les richesses culturelles de la Catalogne, mais celles qui me font surtout vibrer se limitent aux excentricités des tableaux de Dalí. D’ailleurs ce génie surréaliste était très proche de Federico García Lorca, enfant de ma Grenade. Mais tout de même, ces rapprochements n’expliquaient pas mon sentiment subit de nostalgie aiguë, de remembrance étrangère… Je me souvins alors que ce dessert était l’un des préférés de l’héroïne du Fabuleux Destin d’Amélie Poulain qui, dans sa liste de « J’aime/J’aime pas », avouait aimer en percer la croûte brûlée du dos de la cuillère, mais quel rapport avec moi ? Ma cinéphilie sélective voulait peut-être me dire par-là que, pour comprendre le trouble de plus en plus grand s’emparant de mon être, je devais tenter de décomposer ma propre liste de « J’aime/J’aime pas » en une analyse sensorielle tout aussi pointue que celle qu’Amélie offre à l’aveugle de son quartier à qui elle dévoile un à un tous les menus mystères tapis sous les senteurs et sons du 18ème arrondissement parisien… Mais cela ne me convainquait guère, et puis par où commencer ? Le surréalisme propre au pays de mes origines me poussait plutôt à mettre en pratique la méthode paranoïaque-critique du fou catalan dont j’appliquai les conseils à la lettre : « interroger ma connaissance irrationnelle par le biais de l’objectivation critique et systématique des associations et interprétations délirantes »… Aussitôt dit, aussitôt « fait », les montres molles de l’artiste prirent corps dans les volutes s’échappant du café de ma camarade pour m’envelopper dans un espace-temps parallèle où, en un éclair, j’entendis flotter la mélodie du souvenir.Car ce tableau avait un titre on ne peut plus approprié pour ma recherche sensorielle: la persistance de la mémoire...


Nous étions à deux pas de la mairie grenadine, et lorsque la tour de celle-ci fit tinter son carillon entamant la mélodie de ‘Granada, tierra soñada por mí’, un autre air et d’autres paroles vinrent se greffer à mon ouïe : je n’étais plus à Grenade mais au sortir du marché verviétois, et le carillon de l’hôtel de ville chantonnait le célèbre ‘Ah por mi djus sos fîr, quand j’sos à l’estrandjîr, d’aveu sutu hossi èn on trô come à Vervî’.

-Bon sang mais c’est bien doux, euh… sûr !

Les steppes neigeuses de mon riz au lait et la plaine brûlée de la crème catalane m’évoquaient si puissamment l’exil car elles mariaient les saveurs contrastées de la blanke dorèye de ma p’tite patrèye, j’ai nommé la tarte au riz !



Un plaisir délicieux m’envahit et je me retrouvai alors à la table d’un autre goûter, à l’époque de Noël. Chez les Dechêne, autour de dorèyes tout aussi savoureuses que copieuses, nous devisions de Belgique, d’Algérie et de France, le tout sur fond de contes de Pol Noël et de pédagogie Freinet. Dans cette terre grenadine que j’avais faite mienne, les souvenirs d’exils via un mariage gastronomique m’avaient tout naturellement ramenée aux saveurs de ma lointaine terre verviétoise. Je compris alors que Proust et sa Madeleine n’étaient en quelque sorte que l’expression cérébrale de réminiscences sensorielles propres à tous les mortels, peut-être un peu plus propres à ces mortels qui parcourent la terre tout en gardant au coin de leur cœur la saveur incomparable du terroir, qu’ils retrouveront, plus tard et plus belle, car désirée, convoitée, assoupie, ravivée et métissée, comme l’essence même du partage et des appartenances. Proust, toujours lui, disait que « quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des autres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir ». J’ajouterais aussi que si seulement les hommes pouvaient être aussi sages que ces odeurs et saveurs voyageuses qu’ils combinent si merveilleusement dans leurs plats, ils édifieraient, en amont du souvenir, une nouvelle tour de Babel qui rendrait nos vies bien plus douces. Je pense d’ailleurs ne pas être la seule convaincue de la force du métissage, gustatif ou autre…

 


 

Ton Christ est juif
Ta voiture est japonaise
Ton couscous est algérien
Ta démocratie est grecque
Ton café est brésilien
Ton chianti est italien
Et tu reproches à ton voisin d'être un étranger
Ta montre est suisse
Ta chemise est indienne
Ta radio est coréenne
Tes vacances sont tunisiennes
Tes chiffres sont arabes
Ton écriture est latine
Et tu reproches à ton voisin d'être un étranger
Tes figues sont turques
Tes bananes viennent du Cameroun
 Ton saumon vient de Norvège
Ton Tchantchès vient de Liège
Uilenspiegel vient de Damme
 Du Zaïre vient ton tam-tam
Et tu reproches à ton voisin d'être un étranger
Tes citrons viennent du Maroc
Tes litchis de Madagascar
Tes piments du Sénégal
Tes mangues viennent du Bangui
Tes noix d'coco d'Côte d'Ivoire
Tes ananas d'Californie
Et tu reproches à ton voisin d'être un étranger
Ta vodka vient de Russie
Ta bière de Rhénanie
Tes oranges d'Australie
Tes dattes de Tunisie
Ton Gulf-Stream vient des Antilles
Tes pommes de Poméranie
Et tu reproches à ton voisin d'être un étranger
Ton djembé vient de Douala
Ton gingembre vient d'Ouganda
Ton boubou vient d'Tombouctou
Tes avocats du Nigéria
Tes asperges viennent du Chili
Ton ginseng vient d'chez Li Peng
Et tu reproches à ton voisin d'être un étranger

À ces paroles de Julos Beaucarne,

je me permettrai d’ajouter une touche personnelle en guise de chute :

« Ma tarte au riz vient de Verviers

Et je suis heureuse d’en parler depuis l’étranger… »

 

 

Bon appétit ou encore ¡¡magnîz!!

 

Nathalya Anarkali

http://deunaorillaaotra.blogspot.com

 

Mise à jour le Vendredi, 15 Janvier 2010 06:27
 

Commentaires  

 
0 #1 Bléser Nathalie 18-07-2012 13:01
Je relis cet article aujourd'hui en me rendant compte que la dernière photo, en guise de signature en image, avait été prise à l'Argana, si tristement ciblé par les terroristes à Marrakech et dont je parle dans un autre article
( http://www.bestofverviers.be/les-gens/lettres-de-nos-tchets-volants/1399-roulements-de-tambours-et-compte-a-rebours-pour-la-fin-dun-monde.html ) dédié lui aussi aux réminiscences, mais moins festives...
 

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