Frechal, par Christine Leidgens PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Albert Moxhet   
Dimanche, 04 Janvier 2015 20:18

Samedi Coup de cœur d’Albert Moxhet

Un livre important par ce qu’il dévoile à propos des séquelles de l’esclavage des Noirs au Brésil, mais aussi par ce qu’il dégage comme pistes vers plus de dignité humaine grâce à un travail photographique de longue haleine.

 
Christine Leidgens est une photographe d’origine verviétoise dont les travaux se distinguent non seulement par la qualité des prises de vues, mais aussi par l’approfondissement d’une recherche qui demande du temps et constitue un engagement personnel qui peut déboucher, comme c’est le cas pour Frechal, sur des décisions politiques concernant une nation entière, voire un continent. Dans un précédent ouvrage, elle avait fait ressentir les pénibles conditions de travail dans la mine de phosphate Siglo XX, située dans les Andes boliviennes. Grande voyageuse, elle a pratiqué son art en d’autres régions comme le Canada, l’Afrique, l’Asie ou l’Europe. Mais sans doute son long séjour – de 1989 à1995 – à Frechal est-il un élément essentiel de son travail. Frechal, situé dans l’État de Maranhão, entre l’Amazonie et le Nord-Est du Brésil, est un quilombo, c’est-à-dire un territoire habité par des descendants d’esclaves, à l’origine, c’était un lieu et un moyen de résistance d’esclaves fugitifs auxquels se sont joints des Indiens, des mulâtres et autres persécutés du système colonial.

  

Frechal faisait partie des immenses possessions d’une famille dont la dernière descendante directe avait donné à la population de ce village isolé la propriété du terrain et la liberté que le statut quasi féodal en vigueur jusque là n’avait jamais accordées. Malheureusement, cette donation n’avait pas été légalisée, si bien qu’après le décès, en 1956, de cette dame, un nouveau propriétaire, un homme d’affaires sans scrupules, avait voulu reprendre en 1974 les anciennes pratiques et, pour faire plier les villageois, il avait entrepris de détruire le village et les cultures et plantations dont les habitants tiraient leurs ressources. Avec conviction et solidarité, ceux-ci entreprirent une résistance qui, en 1994 aboutit à un statut de site protégé autogéré par la population locale. Un statut maintes fois menacé encore par les lobbys, mais auquel la population reste très attentive avec le soutien de diverses institutions.    

Les photos prises au quotidien par Christine Leidgens avec une sensibilité renforcée par son intégration dans la communauté ont permis ensuite aux habitants de se révéler à eux-mêmes et de revaloriser leur propre culture afro-brésilienne, contribuant ainsi à leur prise d’identité et à la reconnaissance de leurs droits élémentaires. Présentées ensuite dans plusieurs villes importantes, ces photographies ont puissamment aidé à la promulgation inaliénable d’un article de la nouvelle Constitution, qui reconnaît le droit de propriété aux descendants d’esclaves. Frechal est ainsi devenu l’exemple même de la conquête par les populations rurales de la sauvegarde de leur territoire comme de leurs traditions.

Après un long et difficile parcours dans le monde de l’édition, Frechal, Terre africaine au Brésil a récemment chez Husson Éditeur et se répartit en deux volets. La première partie de l’ouvrage en constitue le déroulé historique et sociologique, donnant les bases du système colonial et des conditions de l’esclavage, puis, dès 1792, de la création de Frechal jusqu’à la promulgation de son statut. La structure de ce récit est soutenue par un large ensemble de témoignages courts et très évocateurs donnés par les habitants sur leurs souvenirs, la lutte menée contre le nouveau propriétaire, la vie quotidienne. On pourra remarquer le rôle important et particulièrement dynamique des femmes dans cette lutte. La seconde partie du livre donne à voir de très nombreuses photographies en noir et blanc de la vie et des habitants de Frechal. La qualité artistique de ces documents saute aux yeux, mais elle n’a rien de gratuit ni de sensationnaliste. On y ressent une grande tendresse, mais aussi la nécessité de sauvegarder toute la valeur humaine engrangée par des générations d’hommes et de femmes pour acquérir leur liberté et promouvoir leur héritage culturel.

[Christine LEIDGENS, Frechal, Terre africaine au Brésil, Bruxelles, Husson Éditeur, 2014, ISBN 978-2-916249-91-9] 

 


 

Mise à jour le Dimanche, 04 Janvier 2015 20:39
 

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