L'art du faux / Le faux de l'art PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Albert Moxhet   
Vendredi, 11 Janvier 2013 00:38
 

Samedi Coup de cœur d’Albert Moxhet

Mercredi dernier, la RTBF proposait dans son émission Devoir d’enquête une sorte de portrait croisé de deux peintres que leur talent étonnant a transformés en faussaires. Leurs destins, cependant, sont inversés, car si Jef Vanderveken (1872-1964), restaurateur de première force, n’a été découvert comme faussaire que bien plus tard, Réal Lessard (1939), lui, après avoir commencé dans le faux, a pu s’en dégager pour continuer une carrière personnelle. Voilà de quoi poursuivre quelques réflexions sur l’art.


 

En 1990, le peintre canadien avait été mon invité au micro de Radiolène à l’occasion d’une exposition de ses croquis et dessins de jeunesse qu’il préparait pour la Galerie Azur, à Spa, On revint notamment sur des anecdotes parfois ahurissantes comme celle de Van Dongen authentifiant – et signant – le portrait de la femme au chapeau à plumes peint en 1958 par Réal Lessard en affirmant qu’il se souvenait très bien de cette jeune femme rencontrée en 1910 et qui avait un sacré tempérament, raison pour laquelle il n’avait pas signé alors le tableau, espérant ainsi que le modèle reviendrait.

 

Ce portrait figure en couverture du livre L’amour du faux, paru en 1988 et dans lequel Réal Lessard relate son parcours. Habité du besoin de peindre, il tombera, en 1958, sous la coupe de Fernand Legros, marchand d’art-escroc qui le fera produire tableaux et dessins dans le style de Derain, Dufy (voir notre photo du Champs de courses), Modigliani, Marquet, Matisse, Braque, … Jamais Lessard ne signe de telles œuvres, Legros les fait authentifier, par les veuves ou descendants des artistes en question, voire le peintre lui-même comme ce fut le cas avec Van Dongen. Il a recours à un faussaire habile en signatures, Elmyr de Hory, à qui Orson Welles consacrera une partie de son avant-dernier film, F for Fake (Vérités et mensonges). Il obtient des certificats d’experts et trouve de riches acheteurs. Jusqu’au jour où… Depuis lors, Réal Lessard a conquis son indépendance et se partage entre Bruxelles et le Maroc sans cesser de peindre, avec une prédilection pour les couleurs de la lumière,

 


 

 

 

Si on prend le cas de Jef Vanderveken (photo RTBF), on se rend compte que ce spécialiste des Primitifs flamands a également créé des œuvres originales qui ont longtemps trompé bon nombre d’experts à une époque qui ne disposait pas encore des moyens d’investigation scientifiques qui sont aujourd’hui les nôtres. L’enquête menée par Gérard Rogge rapportait aussi les doutes qui se font jour actuellement sur l’authenticité de deux tableaux célèbres des Musées royaux d’art et d’histoire, La chute d’Icare, attribuée à Brueghel l’Ancien et le portrait du sculpteur Duquesnoy par Van Dyck. On comprend, bien évidemment, que l’on cherche le maximum d’éléments historiques et scientifiques permettant de s’assurer de l’authenticité d’une œuvre. Mais, d’un autre point de vue – et ceci fera hurler un certain  nombre de personnes – est-ce vraiment là l’essentiel ? En-dehors d’une démarche purement intellectuelle, ce qui fait qu’on apprécie un tableau, c’est le dialogue qui se crée entre lui et nous, l’émotion qu’il provoque en nous par sa composition, par le jeu des couleurs, par ce qu’il transmet à notre sensibilité. La signature n’est bien souvent qu’un élément d’identification qui, en fonction de conventions souvent artificielles, influent sur la valeur marchande de l’œuvre. Ce n’est pas ça la raison d’être de l’art. Il y a dans le monde de nombreux chefs-d’œuvre picturaux, de sculpture, d’architecture, dont on ne connaîtra jamais les auteurs ; nous les admirons pour ce qu’ils nous apportent comme beauté, comme émotion artistique. Un tableau auquel nous sommes sensibles perdrait-il d’un coup toutes ses qualités parce que son auteur n’est plus celui qu’on pensait ? On s’interroge régulièrement pour savoir si c’est bien Shakespeare qui a écrit les pièces qu’on lui attribue. Hamlet, Othello, Roméo et Juliette ou Le roi Lear perdraient-ils brusquement toute valeur parce qu’on aurait trouvé que c’est X ou Y qui en serait l’auteur ?

 

 

 

Mise à jour le Vendredi, 11 Janvier 2013 01:06
 

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