Les grandes étapes de l’histoire sociale verviétoise de 1709 à 1909 : Troisième partie PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Freddy Joris   
Lundi, 20 Juillet 2009 07:35
Si les Verviétois sont parmi ceux qui jettent les bases du Parti Ouvrier, on le doit au travail accompli depuis le début des années ‘80 par quelques vétérans de l'Internationale, dont on a conservé la banière, dont Fluche surtout, mais aussi à quelques nouvelles figures dont Adolphe Gierkens et Jean Malempré.

Alors que le mouvement ouvrier était quasi réduit à néant dans la vallée de la Vesdre, ces hommes avaient créé à la fin de l'année 1881 un cercle politique, sous le nom de "En Avant". Quelques semaines plus tard, ils lancent un nouveau journal, La Sentinelle, qui paraîtra jusqu'en 1884, et ils tentent de participer aux luttes électorales dès octobre 1884.
Mais ils recréent aussi des organisations syndicales de tisserands et de métallos et ils investissent enfin un autre champ d'action avec la création d'une coopérative ouvrière en novembre 1884.

Paradoxalement, les grandes manifestations de mars 1886 épargneront la cité lainière alors que partout ailleurs dans le sillon industriel wallon, les grèves et les émeutes incendiaires tirèrent les travailleurs d'un incontestable assoupissement sur le plan militant. Est-ce parce que la classe ouvrière verviétoise, elle, était régulièrement conscientisée et organisée en groupes les plus divers depuis près de vingt ans, que Verviers resta à l'écart de cette bourrasque sociale? Sans doute, car à Verviers, il y avait une dizaine d’années déjà que les leaders les plus écoutés prônaient désormais l'organisation méthodique plutôt que la révolte brutale.

Les émeutes de ’86 ont pour conséquence la création d’une commission d’enquête sur le Travail qui siège à Verviers en septembre et qui ne peut que constater à nouveau l’état de misère de la classe ouvrière locale.

 Quelques image d’époque : un tableau bruxellois de 1875, L’Aube, montrant le contraste entre classes sociales ; un dessin du verviétois Funcken paru en 1881, où un bon bourgeois interroge un gamin sur ce que font ses parents (réponse : le père, î beût, et la mère, elle trûtche, elle suce autrement dit), des lettres de Fluche à Louis Bertrand et à Gomzé, quatre groupes de travailleurs de chez Peltzer et de chez Simonis en 1884, où on voit beaucoup de jeunes travailleurs, des apprêteurs de draps chez Rensonnet à Dison en 1885, dont une dizaine de gamins, des ouvriers dans la cour de chez Bettonville, l’actuel Musée de la Laine, en 1887, où l’on voit deux tout jeunes enfants, deux photos bien connues du 1er mai 1892, place Verte puis place du Martyr, où la forêt de drapeaux symbolise bien l’efflorescence du mouvement ouvrier sous l’égide du POB mais aussi son émiettement, et enfin, d’autres travailleurs du textile, non identifiés, et ici l’intérieur de la Carderie verviétoise face à la gare ouest actuellement en cours de restauration.

 

Les usines ont continué à gagner tous les espaces disponibles de la vallée comme ici en Gérardchamps, les patrons affirment leur puissance jusque dans les murs de celles-ci comme ici à l’usine Hauzeur, dont le classement attend depuis cinq ans, la mode des châteaux patronaux ne faiblit pas, comme ici le château Peltzer à Séroule et ici le château Zurstrassen à Heusy.

 

Face au patronat, très peu de travailleurs sont alors syndiqués, deux à trois % seulement à Verviers en 1890, soit 4 à 5 fois moins que dans le reste du pays, et si la loi interdisant les coalitions a été supprimée en 1866, par contre depuis 1892 l’article 310 du code pénal réprime très sévèrement toute atteinte à la liberté du travail si bien qu’en cas de conflit social, le 310 rend en fait extrêmement difficile l’exercice du droit de grève, et légalement impossible tout piquet de grève par exemple.

 

C’est pourtant suite à une grève, mais générale et nationale, que les travailleurs obtiennent le droit de vote en 1893 et l’année suivante verra, outre un éphémère mouvement démocrate-chrétien dynamique mais vite déconsidéré alors, deux grands évènements à Verviers. D’abord, en mars, l’inauguration d’une maison du Peuple qui est un véritable symbole de la force du POB local, puis en octobre, les élections législatives. Fluche, qui a alors 50 ans, a refusé de conduire la liste car il ne croit pas au parlementarisme sous le régime du vote plural, mais 4 socialistes sont élus députés à Verviers: deux tisserands (Jean Malempré et Jean Dauvister), un ancien tisserand boycotté par le patronat (Adolphe Gierkens) et un ouvrier agricole (Thomas Niezette). Malempré, que voici, sera le plus actif à la Chambre, notamment en dénonçant des abus patronaux en matière de calcul du salaire des ouvriers payés aux pièces, comme dans ce rapport qui deviendra célèbre grâce à au Gantois Edouard Anseele.

 

Sur le plan syndical, la grève de 93 et la victoire électoral de 94 donnent des ailes aux organisations, qui déclenchent en 93 puis en 95, avec succès, plusieurs grèves de tisserands touchant chaque fois des centaines de travailleurs et au début de 96 on compte cinq fédérations interentreprises dans les différents métiers du textile et quatre autres en dehors de ce secteur dont une forte Fédération de métallos. Mais tout cela ne va être qu’un feu de paille car les organisations du textile vont être balayées à l’été 96 après l’échec total d’une très longue grève de résistance contre le tissage à deux métiers, nouvelle forme de mécanisation pour accroître la productivité et déqualifier le travail, et la Fédération des métallos va quasi disparaître elle aussi deux ans plus tard, à l’été ’98, après l’échec d’une très longue grève chez Houget pour tenter de s’opposer à une réduction de salaire.

 

Si on ajoute que les socialistes perdent leurs 4 députés en mai ’98, après avoir fait campagne pour la journée des huit heures sous la conduite de De Brouckère qui mène la liste, et cela suite à une alliance entre libéraux et catholiques, l’année ’98 est donc plutôt décevante même si elle avait bien commencé avec la création en avril 98 au congrès du POB à Verviers de la Commission syndicale, ancêtre de la FGTB nationale.

 

Quelques images maintenant des travailleurs verviétois en 1900 exactement : des ouvriers du lavoir de l’usine « la Vesdre » en Renoupré, des travailleurs du peignage dans la même usine, encore des travailleurs du peigné mais chez Peltzer, un intérieur ouvrier peint par le Verviétois Georges Lebrun, un déménagement un jour de 1er mai (tradition locale) dessiné toujours vers 1900 par Placide Colsoul, enfin deux ouvriers affalés devant les grilles de l’Harmonie peints par Maurice Pirenne, l’endroit étant alors un des bastions de la riche bourgeoisie locale.

Nous voici donc arrivés aux premières années du XXe siècle qui seront capitales, elles, pour une relance décisive du mouvement syndical à Verviers, qui était complètement désorganisé suite aux échecs que j’ai expliqués, ce qui avait d’ailleurs justifié le choix de Verviers pour la création de la Commission syndicale en ’98. Le renouveau syndical sera identifié à un homme, le disonais Jean Roggeman, que l’on voit ici à un Congrès en Suisse en 1907, le 2e assis par la droite au premier rang, et ici sur une médaille après sa mort en 1928 à 56 ans. Son idée-force, c’est la neutralité syndicale et son arme, c’est un journal créé en 1900, Le Tisserand, qui deviendra Le Travail en 1901. Un réveil du syndicalisme s'effectue sous son impulsion avec la création de multiples syndicats d'usines puis de nouvelles fédérations, dont les statuts contiennent le principe fondamental de la neutralité syndicale, autrement dit le refus de s'affilier au P.O.B. en tant que syndicat même si la plupart des animateurs du mouvement sont aussi militants socialistes. Et lors­qu'en mai 1902, les neufs Fédérations de syndicats d'usines fondent ensemble la Confédération syndicale de Verviers, les statuts de celle-ci interdisent même expressément toute discussion politique ou philosophique dans les réunions.

Le redressement syndical prend rapidement de l'ampleur: les effectifs de la Confédération passent de 2.000 membres en 1902 à 7.000 en 1905. Les conflits sociaux deviennent plus fréquents également, et souvent à l'avantage des grévistes. Salaires en hausse, réduction du temps de travail, répartition de l'ouvrage disponible entre équipes, suppression du travail de nuit, telles sont les avancées sociales arrachées (dans un contexte économique favorable) par les tisserands, les ouvriers du peigné ou les métallos.
 

Le mouvement de syndicalisation s'accélère dans tous les corps de métier durant les premiers mois de 1906. En mars, la Confédération syndicale verviétoise englobe plus de 11.000 travailleurs; à l'automne, un maximum est atteint avec 16.300 syndiqués sur un peu plus de 20.000 ouvriers verviétois ! Dans le textile, le taux de syndicalisation est alors de près de 100 %, dans la métallurgie également. Certains syndicats obtenant d'importants avantages à l'occasion des conflits qu'ils déclenchent, le nombre d'arrêts de travail ne cesse d'augmenter. L'agitation sociale atteint son point culminant en 1906 : vingt-­neuf conflits dans le textile, vingt-cinq dans les autres secteurs. Ainsi que le montre ce tableau, il ne se passe pas un mois en 1906 sans que trois ou quatre secteurs de l'économie verviétoise ne soient simultanément sinon paralysés en tout cas affectés par un conflit social important.

 

Les patrons de l'agglomération réagissent, bien entendu, sous l’impulsion notamment du patron des usines de l’Ile Adam, Jules Garot, celui-là même qui discutait avec les militants de l’Internationale en 1870, ou son fils. D'une part, au printemps 1906, les patrons se regroupent au sein d'une Fédération de l'Industrie textile pour mieux résister eux aussi collectivement. D'autre part, pour pratiquer le cas échéant cette résistance, ils décident d'introduire entre eux la clause du lock-out, par laquelle ils s'engagent à défendre, par la fermeture de toutes les usines d'un secteur, celui de leurs membres qui serait menacé ou victime d'une grève.

 

Le cortège du 1er mai 1906, comme celui-ci photographié l’année suivante, est placé sous le thème de l'abrogation de l'article 310 du Code pénal, qui réprime les atteintes à la liberté du travail. Grâce à la mobilisation massive des syndicats, la manifestation remporte un succès jusque-là jamais atteint à Verviers, avec 15.000 participants.

 

En réaction à une nouvelle grève dans une usine textile, la bataille décisive est lancée le 19 septembre par la Fédération patronale du textile qui décrète un lock-out général : toutes les usines textiles de l'agglomération sont fermées, et près de 16.000 hommes et femmes, soit les trois-quarts des ouvriers de l'industrie verviétoise, sont privés de travail - du jamais vu dans l’histoire sociale du pays!

 

Les patrons sont persuadés que les ouvriers ne tiendront que quelques jours. Mais les organisations syndicales organisent la résistance et un extraordinaire mouvement de solidarité se produit. On imagine d'accueillir les enfants des grévistes au sein des familles de syndiqués dans les autres villes du pays, ce qui ne s'est jamais produit jusque-là, comme ici à Gand, où on voit l’arrivée du groupe des enfants, ou encore le départ de l’un d’eux lors du retour vers Verviers.

 

Le 30 octobre, en effet, le lock-out est levé après six semaines d'arrêt de travail et quinze jours de négociations, car un accord est conclu entre les Fédérations textiles patronale et ouvrière. Par ce compromis, le patronat réaffirme son autorité dans les ateliers et se met à l'abri des grèves à répétition ; en échange, la Fédération syndicale obtient sa reconnaissance par les industriels, le droit pour ses militants d'exercer leur action, la création d'un organisme permanent de conciliation et la garantie d'un taux uniforme et stabilisé des salaires dans la région, ce qui à l'échelle de la Belgique donne à cette convention une valeur historique réelle, car elle annonce l’avènement du régime des négociations collectives et son centenaire a été marqué par l’apposition d’une plaque à l’initiative de la FGTB là où avait eu lieu la négociation.


Bien entendu, tout ne devint pas rose du jour au lendemain, loin de là. L’année suivante, les métallos échoueront dans leur tentative d’obtenir une convention collective du même ordre, preuve que les patrons n’avaient lâché celle-ci que contraints et forcés. Les tisserands à domicile continueront longtemps à travailler dans des conditions misérable, et souvent jusqu’à épuisement de leurs forces : en témoignent par exemple deux photos de 1910, prises en Flandre mais transposables ici. Le travail des jeunes enfants restera longtemps une plaie ; avec la photo d’école primaire de la sœur de mon grand-père en 1908 (la petite blonde qui tient le tableau à gauche), je conserve son carnet d’ouvrière quatre plus tard, sa photo dans les années ’20 avec son père debout à sa gauche ; et la photo de l’arrière-arrière-grand-père dans son plus beau sarrau, car on fut tous dans ma famille dans le textile de père en fils depuis le début du XIXe siècle jusqu’à mon paternel qui travailla quelques mois en ’45 chez Bettonville.


Pierre Fluche, lui, meurt en octobre 1909, à 66 ans. Son tombeau est maintenant protégé, je l’espère, tout comme le monument à Gierkens, un des deux premiers ouvriers verviétois députés, tout près de là. Par contre, si bien des usines et des châteaux sont encore debout, la plupart des locaux syndicaux ont disparu, comme la Maison syndicale des années ’20 et sa belle fresque murale des années ’50, puisque le bâtiment est détruit en 83, dix ans après la Maison du Peuple, pour laisser place à un parking à ciel ouvert. En en face tout le pâté de maisons a disparu également en 83, et notamment la Franchimontoise, où avait été négocié l’accord de 1906. Toute trace de tout ce passé social a donc disparu aujourd’hui. Raison de plus pour le maintenir vivace dans les esprits, ce qui est encore loin d’être le cas.

Mise à jour le Jeudi, 04 Juin 2009 07:38
 

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