Les grandes étapes de l’histoire sociale verviétoise de 1709 à 1909 : Seconde partie PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Freddy Joris   
Lundi, 06 Juillet 2009 07:23
En 1795, la situation va s’améliorer, la majeure partie des émigrés rentre à Verviers et y réouvre ses fabriques quand la région verviétoise est intégrée au département français de l’Ourthe (notre actuelle province de Liège). Avec cette intégration à la France en octobre 1795, c’en est définitivement fini de l’ancienne Principauté et des anciens Marquisat et Duché, les frontières entre ceux-ci sont abolies, les monnaies, mesures et législations sont harmonisées. Mais qu’y gagnent les ouvriers ?
Rien. Définitivement confisquée par la bourgeoisie, la révolution de 1789 débouche sur une législation policière particulièrement sévère, sur la loi Dallarde de 1791 qui supprime les corporations, puis sur la loi Le Chapelier qui interdit en 1795 toute coalition ouvrière, sur la création en 1803 du livret d’ouvrier qui permet de « pister » celui-ci, enfin sur le Code civil de 1810 qui dit que la parole du patron l’emporte purement et simplement sur celle de l’ouvrier en cas de contestation sur les salaires. Les jeux sont faits : l’ouvrier est soumis complètement – et légalement – au capitaliste et c’est dans ce contexte qu’il encaisse une autre révolution, industrielle celle-là, qui va en plus bouleverser totalement ses conditions d’existence déjà peu enviables.

Cockerill occupe encore l’ancienne foulerie Dauchap qui jouxtait l’usine Simonis de la rue de Limbourg et où il conçut ses assortiments de machines à carder et filer la laine qui furent opérationnels en 1801.

Un contrat est conclu en juillet 1802 entre les Biolley-Simonis et Cockerill père pour tenter en vain d’obtenir le monopole de ces machines, contrat que le fils Cockerill et le gendre de Cockerill, Hodson, contourneront en produisant des machines de leur côté pour les autres drapiers qui le souhaitent. Et comme leurs machines ne sont pas brevetées, elles sont également imitées et un extraordinaire essor industriel devient possible.

 

Mais la classe ouvrière, elle, va en payer le prix fort puisque pour faire fonctionner un assortiment de Cockerill, il faut trois adultes et six adolescents seulement, coûtant ensemble dix fois moins que les cent fileurs à la main dont l’assortiment de machines permet l’économie. Très vite, la moitié des fileurs et laineurs à domicile disparaissent au profit d’ouvriers moins qualifiés, moins payés, souvent plus jeunes et regroupés dans des fabriques encore plus grandes.

C’est alors que l’on entame la construction des dix maisons des Grandes Rames, que voici, construites par la famille Biolley en deux étapes (six en 1808, quatre dans les années 1820). Elles furent les premières habitations ouvrières du monde, où s’entassaient 700 à 800 personnes, à un moment où les industriels étaient conscients de la nécessité de fixer leur main d’œuvre à proximité de l’usine, également pour l’empêcher de regagner la campagne par dégoût de la ville-usine, car ce phénomène s’est produit aussi comme l’a dit Claude Desama.

 

Les ouvriers qui subissent les effets de la mécanisation grognent en effet. Ils constatent que Biolley embauche des enfants de moins de neuf ans en 1804 et en 1811, et ils se rendent compte que cette mécanisation à bon marché menace le quotidien de milliers de fileurs dans les campagnes, dont on réduira le salaire avant de supprimer les emplois. Les autres, en ville, se demandent jusqu’où ils devront un jour suivre ces machines que l’on installe par centaines dans des usines nouvelles, comme l’ont fait en 1804 les frères Ternaux, deux industriels français, qui, sans fermer leurs usines de Reims, de Sedan et de Louviers, en ont installé une nouvelle de toutes pièces à Pepinster, au Mousset, équipée de cent métiers mécaniques Cockerill, pour pouvoir rester concurrentiels. C’est l’ancêtre de la Textile de Pepinster dont j’espère qu’on maintiendra un jour la façade Art déco.

 

En 1806, l’ancien animateur du Congrès de Polleur, le Theutois Dethier, rédige un mémoire, que voici, où il s’inquiète des conséquences sociales de la mécanisation et des possibilités de délocalisation. Cette analyse critique du machinisme est le tout premier raisonnement connu bordant ce sujet, alors qu’à l’époque, même en Angleterre où les choses ont commencé plus tôt, il n’y a pas encore de texte de ce genre. Un premier événement révélateur a troublé Dethier en 1806, c’est une rencontre (dont il a eu vent) de tondeurs d’Eupen et d’Ensival notamment, chez un nommé Jacquet, qui se sont réunis pour discuter du lancement d’une pétition dans toute la vallée de la Vesdre contre l’introduction des machines.

 

On ne trouvera pas d’autres traces de ce projet, mais l’année suivante, en décembre 1807, le maire d’Ensival informe le préfet, je cite, que «  l’établissement des mécaniques indispose les ouvriers » et qu’« une insurrection pourrait être la suite de leurs excès s’ils n’étaient contenus dans leur devoir ». En avril précédant, le feu a détruit entièrement l’importante fabrique de Guillaume Godart, à l’est de Verviers, et des indices laissent penser qu’il pourrait s’agir d’un acte criminel. En juillet 1810, c’est l’ancien couvent des Récollets, reconverti en une fabrique occupant 1.200 personnes, qui brûle et le maire croit à nouveau à l’origine criminelle de cet autre incendie.

 

Bref, avant même que se déclenche en Angleterre en mars 1811 le soulèvement des « luddites » (du nom de leur mythique général Ludd) qui se traduira par la destruction de centaines de machines textiles - voici deux ouvrages récents sur ce phénomène - les ouvriers de la région drapière de la Vesdre ont grondé semble-t-il les premiers contre les machines et ils sont peut-être, qui sait, passés à l’acte, par écrit en 1806 ou par le feu en 1807 et 1810, et ils applaudiront en tout cas les briseurs de machines anglais en 1811-1812.

 

A Verviers, le bourgmestre sera particulièrement vigilant comme l’illustrera son attitude devant les nouvelles tentatives de grève des tondeurs verviétois au printemps 1812 chez Kaison et chez Biolley pour des questions de salaire : il fait aussitôt arrêter le meneur et il étouffe le mouvement sans difficulté. A la même époque, les fileurs gantois échouaient dans leur tentative de recréer une « bourse ». Dans les deux cas, comme l’observait l’historien flamand Jan Dhondt, et ce sera ma conclusion, je le cite : « pour l’industriel enfin triomphant, l’ouvrier, simple élément du prix de revient, va subir intégralement le poids de la conjoncture économique. Désormais, la cause est entendue, les mentalités sont constituées : en face d’un troupeau docile parce qu’affamé, mais haineux, se dressent des maîtres impérieux et méprisants. Ainsi se préparaient dès l’époque française les chocs sociaux des époques suivantes ».

 

Sous le régime français donc, toute velléité de résistance était immédiatement matée par le pouvoir communal. Il en sera encore de même sous le régime hollandais, tandis que certains patrons, eux, renouent avec leurs habitudes de tricher sur les salaires en trafiquant sur le cours des monnaies ou en payant les ouvriers avec des pièces de draps surévaluées.

 

La mécanisation de toutes les phases de la production continue elle aussi sous le régime hollandais et de nombreux troubles se produisent en 1819 quand on commence à installer les premières tondeuses mécaniques, que Houget va moderniser deux ans plus tard avant de créer sa propre firme en 1823 et donner le signal de l’essor formidable de la construction mécanique à Verviers qui accompagnera l’essor du textile puis son déclin. Mais les remous sociaux de 1819 n’aboutissent à rien et la presse locale, qui se résume alors à un seul journal paraissant depuis un an, n’en dit même pas un mot.

Lors des évènements révolutionnaires de l’été 1830, les ouvriers menacent à nouveau de détruire des machines, au point que Simonis et Biolley feront démonter leur équipement ostensiblement, mais une fois de plus, le peuple va être roulé dans la farine. Le 27 août, le nouveau bourgmestre révolutionnaire, Pierre David, prend en effet un arrêté communal interdisant l’emploi des tondeuses mécaniques. Mais dès le 2 septembre, quand les esprits sont calmés, un nouvel arrêté explique aux ouvriers qu’elles sont indispensables dans les usines et le 8, la commune ordonne de les remettre en activité et les choses reprennent comme avant.

 

On a conservé une série d’images du milieu du siècle montrant divers grands établissements construits dans les premières années de l’indépendance: l’usine Voss, rue du Brou, aujourd’hui intégrée dans les galeries du même nom et devant elle une des vingt pompes qui fournissent l’eau aux 20.000 habitants de la ville ; derrière l’hôtel de ville, c’est la vaste usine Grand’Ry qui deviendra la Lainière ; vue depuis Stembert, l’usine Biolley derrière l’hôtel de maître du même nom, et on distingue le train qui s’arrêtait spécialement là pour permettre à Biolley, devenu sénateur, de gagner directement son domicile en rentrant du Parlement ; non loin de là, l’usine Simonis, où avait démarré la mécanisation, entourée de nombreux nouveaux bâtiments ; plus loin vers Limbourg, l’autre usine Simonis, aux Surdents, détruite hélas il y a 15 ans ; à l’ouest, l’usine Dicktus, place Saucy, qui occupe les anciens locaux de Peltzer qui eux se sont installés plus à l’ouest, rue David, face à la gare et qui ont totalement disparu ; plus à l’ouest encore, les premiers bâtiments de Houget en Gérard-Champs.

Les patrons les plus riches commencent déjà à se faire construire des châteaux à la campagne, comme ici celui des Biolley aux Mazures à Pepinster que le grand-père d’Etienne Davignon rachètera plus tard. Du côté des prolétaires, par contre, dont on voit un intérieur sur cette gravure française de 1850, on ne signale rien jusqu’en 1839, époque où des affiches appelant à la révolte contre le prix du pain sont placardées sur la pompe de la rue du Brou, mais elles n’ont aucun effet. Que ce soit en France ou en Allemagne, on recense tous les ans entre 1815 et 1848 deux ou trois manifestations contre de nouvelles machines, tandis qu’en Angleterre plus personne ne s’y risque depuis que c’est un délit passible de mort et que des dizaines d’ouvriers ont été pendus ou déportés entre 1811 et 1816.

 
Certains, y compris à gauche, ont regardé depuis avec mépris ces formes brutales de résistance au machinisme, d’autres au contraire, ces dernières années, ont fait le rapprochement avec les combats actuels des altermondialistes contre les ogm que l’on nous dit eux aussi porteurs d’avenir. Pour ma part, pour clore le chapitre sur ce point-là, je voudrais citer l’historien anglais Thompson, qui écrivait ceci il y a quelques années : «  Je cherche à sauver de l’immense condescendance de la prospérité le pauvre tricoteur sur métier, le tondeur de drap luddite, le tisserand qui travaille encore sur un métier à main. Il est possible que leurs métiers et leurs traditions aient été moribonds, que leur hostilité à l’industrialisation naissante ait été alimentée par un point de vue passéiste ; que leurs idéaux communautaires aient manqué de réalisme ; que leurs conspirations insurrectionnelles aient été téméraires… mais ce sont eux qui ont vécu cette période de bouleversement social intense ; ce n’est pas nous. Leurs aspirations étaient justifiées par leur expérience propre. Et si l’histoire a fait d’eux des victimes, leur propre époque les ayant condamnés, victimes ils sont restés jusqu’à nos jours. Nous ne devons pas juger de la légitimité des actions humaines à la lumière de l’évolution ultérieure. »

 

Je reviens maintenant à nos travailleurs verviétois. Je disais tantôt que tout au long du XIXe siècle, Verviers a été à la pointe du combat démocratique et social, et que les militants ouvriers verviétois furent souvent des précurseurs ou des meneurs pour tout le pays à chaque génération et dans chaque courant de pensée et d'action, et c’est ce qu’on va voir maintenant.

Les idées présocialistes ont commencé à germer en bord de Vesdre au printemps 1848, sous l'influence de courageux précurseurs, fondateurs d’un club démocratique, la Société des Droits et des Devoirs de l 'Homme. Le chef de file de ceux que l'on appellait à l'époque les radicaux est un teinturier de trente-trois ans, Hector Mottet, patron d'une petite entreprise. Il préside la Société, dont le vice-président est Hyppolite de Steiger, un jeune rentier ensivalois. A leurs côtés, on trouve encore deux enseignants du Collège communal, Jean Humblet et Joseph Goffin, un économiste, Georges Clermont, que voici, et celui qui composera plus tard la Barcarolle verviétoise, Corneil Gomzé, dont on reparlera.

 

Quatre ans plus tôt, en 1844, certains de ces hommes avaient déjà attaqué de manière frontale les deux grandes familles de patrons, Biolley et Simonis, qui faisaient depuis un siècle la pluie et le beau temps non seulement dans l'industrie mais aussi dans la vie politique locale. Les radicaux avaient alors pris prétexte de l'arrivée des Jésuites à Verviers, appelés par les épouses des patrons, pour susciter durant 3 jours en septembre 1844 des manifestations populaires dans les rues de Verviers. Ces émeutes ouvrières, les premières du genre dans la cité lainière depuis 1789 et 1830, furent relativement graves puisqu'on en parla jusque dans les journaux anglais et russes. Ici, une gravure d’époque, non verviétoise mais réaliste, montrant un meneur haranguant ses compagnons dans un atelier.

 

Durant les années qui suivent, on assiste à une véritable de lutte de classes entre la grande bourgeoisie et les radicaux, qui évoqueront souvent au Conseil communal la question sociale et la situation particulièrement difficile de la classe ouvrière et donc, cette poignée de précurseurs, après avoir orchestré les premières émeutes ouvrières ouvertement antipatronales dans la cité lainière, développa pour la première fois également des idées socialisantes dans la presse locale et contribua grandement à leur diffusion dans une population verviétoise plus sensible que d'autres à l'époque aux appels démocratiques.

Tout comme Marx qui rédige alors le Manifeste communiste à Bruxelles, les radicaux verviétois commencent à dénoncer l'immense océan de misère physique et morale dans lequel la classe ouvrière verviétoise est abandonnée, exploitée par les magnats du textile qui accroissent leur fortune colossale sur le dos de toute une ville. C'est notamment contre cette situation que s'élève, en 1848, la Société des Droits et des Devoirs de l'Homme au moment où la Belgique expulse Marx. Le club verviétois se déclare républicain, il prend très vite de l'extension et il trouve une assise réellement populaire: en mars 1849, la Sûreté de l’Etat estime que "Verviers est toujours le point du royaume où les Républicains sont le plus à craindre" alors que l'on est plus d'un an après le début du processus révolutionnaire qui a secoué l'Europe au printemps 1848.

La ville était restée pourtant fort calme tout au long de cette période, excepté en juin 1848, où il y eut durant deux soirées des manifestations ouvrières à Ensival. Mais les quelques privilégiés qui bénéficiaient alors du droit de vote écraseront les radicaux lors des élections législative, provinciale et communale qui se suivirent à l’été 1848, et l'arrestation des principaux leaders républicains belges en mars 1849 entraîna quelques mois plus tard l’étouffement du mouvement et la disparition de la Société des Droits et des Devoirs de l'Homme.
 

 

On retrouve un ancien de celle-ci au milieu des années 1860 à la tête d'une nouvelle tentative de création d'un mouvement ouvrier verviétois, et c’est Corneil Gomzé qui s'enflamme à nouveau pour les idées républicaines et démocratiques quand l'Association Internationale des Travailleurs est créée à Londres en 1864, avec une section belge à Bruxelles en 1865.

 

Gomzé crée d'abord en 1864 une Fédération ouvrière dont le but est d'accorder des pensions aux invalides du travail puis en 1865, il prend la tête d'une association ouvrière politique cette fois, dont le but est la conquête du suffrage universel et le nom : "La Réforme par l'Action". Mis à part Gomzé, tous les dirigeants de ce cercle sont des ouvriers tisserands, à l’image de ces tisserands anglais représentés dans un journal de Manchester dans les années 1860.

 

Le cercle de Corneil Gomzé organise plusieurs meetings de juin 1865 à mai 1866, dont un rassemble six cent personnes au Manège, puis il se voit refuser par les autorités communales la possibilité de continuer à donner chaque samedi soir des conférences publiques dans la salle de l'école gardienne des Grandes Rames et cela entraine la fin prochaine des activités du groupe. Mais Gomzé restera fidèle à ses idées jusqu’à sa mort en 1901, ce qui lui vaudra par exemple ce mot d’encouragement de Victor Hugo en personne en 1877, dont j’ai découvert l’existence voici trois mois à peine.

 

Parmi les tisserands qui fréquentèrent les réunions et les meetings du cercle "La Réforme par l'Action" se trouvait Pierre Fluche, futur animateur de la première Internationale à Verviers, mais c'est d'un Disonais qu'est venue, à l'automne 1867, l'étincelle qui donna définitivement naissance au mouvement ouvrier dans l'agglomération verviétoise. Cet autre ouvrier tisserand, Frédéric-Joseph Thiry que l’on voit ici à la fin de sa vie, publia, en octobre ‘67, un pamphlet d'une trentaine de pages sous le titre L'Avenir des Travailleurs. Dans la foulée, plusieurs ouvriers, dont Thiry, fondent à Verviers la Société des Francs-Ouvriers, ils décident la publication d'un mensuel, Le Mirabeau, et ils ont Fluche pour secrétaire et déjà quasi pour leader quand ils rejoignent la section belge de l'Internationale au printemps 1868.

 

Ce groupe verviétois va se révéler particulièrement énergique, multipliant les meetings où parlent ses orateurs. Les efforts des Verviétois seront couronnés de succès : à l'été 1868, ils comptent quelque quatre cent affiliés sur Dison et Verviers et ils ont suscité la création d'autres sections à Ensival, Pepinster et Polleur. Leur campagne intense de propagande suscite l'admiration des dirigeants bruxellois de l'Internationale en Belgique, et toutes les autorités de l'époque confirment que Le Mirabeau, qui devient hebdomadaire à partir de mars 1870, connaît une diffusion considérable dans la région verviétoise et qu’il a une influence décisive, avec les meetings, sur l'essor du mouvement ouvrier naissant, au point de paraître à quatre mille exemplaires, ce qui est exceptionnel pour un journal ouvrier à l'époque.

 

En quelques mois, l'Internationale crée des sections à Stembert, Juslenville, Nessonvaux, Cornesse, Wegnez, Dison et Petit-Rechain, en plus de celles de Verviers, Ensival, Pepinster et Polleur. Il existe en outre une section regroupant des ouvriers de la très importante colonie allemande qui vit à Verviers, ainsi qu'une section de femmes, la première et d'ailleurs la seule du genre en Belgique, animée par Marie Mineur – dont le nom sera repris par les féministes belges francophones dans les années 1970 qui croyaient à tort qu’il s’agissait d’une ouvrière des mines du Hainaut.

Une grève déclenchée en décembre 1868 aux établis­sements Garot à Hodimont pour protester contre le licenciement d'un ouvrier qui n'est autre que l'éditeur du Mirabeau, va contribuer à la multiplication des affiliations. Cette grève est accompagnée pour la première fois depuis 1844 par des manifestations de masse et des heurts avec les forces de l'ordre.

En 1869, un Verviétois, Hubert Bastin, participe au congrès de l’Internationale à Genève avec les leaders bruxellois De Paepe, Brismée et Hins, que l’on a su identifier, eux, sur la photo. A ce moment, c’est en matière syndicale que Verviers a donné le ton puisque les premières "caisses de résistance" en Belgique apparaissent dans la cité lainière d'abord chez les ouvriers de la métallurgie en décembre 1868, ensuite chez les ouvriers du textile puis chez les menuisiers début 1869 et c’est le début des syndicats libres puisque l’interdiction de coalition vient d’être supprimée.

Les Francs-Ouvriers ont donc réussi, en un an et demi environ, à susciter la création d'une dizaine de sections locales de l'Internationale et d'une douzaine de syndicats professionnels, et leur Fédération va s'affirmer pendant longtemps comme une des fractions les plus dynamiques et certainement la plus remuante de toute l'Internationale en Belgique et même en Europe.

 
C’est à l’occasion d'un de ses meetings, le 19 juin 1870 à Verviers, que de vifs incidents ont lieu sur la place du Marché, au pied de l 'Hôtel de Ville et que dans la soirée, alors que l'armée occupe les endroits stratégiques de la cité, un ouvrier d'Ensival est abattu par une sentinelle au bas du Mont du Moulin : heureusement, Lambert Gillis sera le seul travailleur tué lors de troubles occasionnés par le mouvement ouvrier à Verviers.

 

Sur le plan social, les grèves se multiplient après le conflit chez Garot à la Noël 1868 mais toutes aboutissent à des échecs vu leur impréparation jusqu’à ce qu’en 1871, les Internationalistes verviétois recueillent enfin les fruits de leur combat en obtenant pour les ouvriers mécaniciens la journée de 10 heures, au terme d'un mouvement qui fera tâche d'huile dans le Hainaut et à Bruxelles puis même à Newcastle en Angleterre et à Chemnitz en Prusse. Pour la première fois, les syndicalistes verviétois donnent ainsi l'exemple au pays de la conquête pacifique d'un avantage social par la force du nombre et surtout de l'organisation.

 

Parallèlement à la propagande et aux actions revendicatrices, les ouvriers du bassin de la Vesdre, ou du moins plusieurs de leurs militants les plus en vue, prennent également une autre initiative originale dans les années 1870-1871, en organisant des réunions publiques dont on a conservé les procès-verbaux, pour discuter, dans une sorte de "café politique" avant la lettre, des grands problèmes de société. Cette initiative débouchera même sur une amorce tout à fait précoce de dialogue organisé avec le patronat car certains industriels acceptent de participer à ces discussions !

 

Ainsi, dans ces émouvants procès-verbaux, on voit Fluche dire lucidement que tout accord entre classes paraît impossible et Garot, pour les patrons, prêcher l’inverse ; ou encore Mullendorff, un militant radical des années 1840, refuser toute réglementation sociale.

 

L' Internationale va ensuite se diviser entre partisans de Marx et de Bakounine après la Commune de Paris, au terme d'un processus de scission entamé lors d'une Conférence de l'Internationale à Londres en 1871, et consommé au Congrès international à La Haye en 1872, comme on le voit ici. Pierre Fluche, qui devra bientôt travailler chez Houget car les patrons du textile le boycottent, prend part à ces deux réunions historiques. Il faut dire que la section verviétoise, au printemps 1872, fournissait 63 % du montant des cotisations perçues par la direction belge et que les Verviétois disposaient également à partir de juin 1872 d'un local permanent au fond de la cour Sauvage, place du Martyr, devant lequel la FGTB a scellé dans le sol une plaque commémorative il y a quelques années.

 

A la Haye, les Belges s'opposent en vain à Marx pour empêcher l'expulsion de Bakounine et des anarchistes. Et après le congrès, dont on voit ici la sortie des délégués, c’est en grande partie sous la pression des Verviétois que la section belge de l'Internationale va aller, elle, presque jusqu'au bout de la logique anarchiste dans les mois qui suivent en démantelant ses propres organes de direction. Pour la première fois en avril 1873, le Congrès belge de l'Internationale se tient à Verviers, dans le local de la cour Sauvage, puis à la fin de la même année, on y transfère le secrétariat de la section et les militants verviétois assurent donc pour un an la direction du mouvement ouvrier en Belgique.

 

A ce moment, c’est l’anarchiste Emile Piette qui prend le dessus à Verviers, au moment où l’Internationale connaît un très net reflux dans le reste du pays. Il n'y a finalement qu’à Verviers et dans quelques localités du Centre que l'Internationale développe encore une certaine activité. Mais, même sur ce plan, les ouvriers vont être de plus en plus déçus par leurs chefs : à Verviers, la Fédération locale va jusqu'à remettre en question le syndicalisme, en rejetant non seulement l'action politique mais aussi, désormais, les grèves partielles, pour ne prôner que la grève générale insurrectionnelle.

 

Une rupture se produit pourtant parmi les Verviétois en 1876 lorsque Piette et quelques-uns de ses amis quittent l'Internationale pour fonder en dehors d'elle un cercle anarchiste dénommé "L'Etincelle", et les syndicalistes verviétois devront longtemps tenir compte de ce groupuscule anarchiste essentiellement hodimontois qui se caractérisera, dans 1'histoire du mouvement anarchiste en Belgique, par sa longévité exceptionnelle et son incontestable dynamisme jusque dans les années ’20.

 Mais le retrait des animateurs de "L'Etincelle" ne signifie pas que l'Internationale à Verviers est désormais aux mains d'adversaires déterminés des thèses anarchistes. Longtemps imprégné par celles-ci, Fluche, qui revient à l'avant-plan, ne s'en débarrasse pas totalement : il semble plutôt chercher pendant plusieurs années une voie médiane entre socialisme et anarchisme car il reste sous l'influence notamment du russe Pierre Kropotkine, avec qui il correspond, qui avait visité les ouvriers verviétois en mars 1872, au moment où ceux-ci étaient au sommet de leurs actions revendicatrices.

Et pendant qu'à Verviers on continue à se gargariser de discours révolutionnaires sans effet immédiat, des militants bruxellois et gantois convaincus de la nécessité pour la classe ouvrière de passer à l'action politique commencent à réorganiser le mouvement ouvrier en dehors de l'Internationale. A l'inverse, la cité lainière restera encore longtemps l'endroit du pays où s'exprimera avec le plus de force l'opposition aux tendances réformistes et elle reste considérée alors avec Zurich et Budapest comme un des foyers militants les plus excités en Europe.

Enfin, c'est à Verviers qu'aura lieu le dernier acte de la Première Internationale, quand les militants verviétois organisent pour la première fois, du 6 au 8 septembre 1877, le Congrès international de l’AIT, le neuvième, qui sera aussi le dernier et qui ne rassemble que dix étrangers mais c'est toute la fine fleur anarchiste européenne de l'époque, et en tout et pour tout treize Belges, dont douze Verviétois.

Trois ans plus tard, après 13 ans d’existence ce qui est exceptionnel, Le Mirabeau disparaît en 1880. En ’85, les efforts des socialistes bruxellois et gantois, entamés en 1875, finissent par aboutir à la création d'un Parti Ouvrier Belge, ancêtre des actuels PS et SP. A la réunion des 5 et 6 avril ‘85 à Bruxelles donnant naissance au P.O.B., les cinquante-neuf groupes présents sont en écrasante majorité bruxellois et flamands et peu de groupes proviennent de Wallonie, mais parmi ceux-ci, six sont originaires de Verviers: un cercle politique animé par Fluche qui a dû s’établir cafetier car boycotté aussi des usines métallurgistes, un syndicat de tisserands, un autre de métallurgistes, une boulangerie coopérative, une mutualité d’Ensival et un cercle de Pepinster. A eux six, ils constituent 40 % des Wallons fondateurs du POB.

 

 

A suivre...

 

Mise à jour le Jeudi, 04 Juin 2009 07:39
 

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